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Gabon/Décentralisation : La mémoire trouée d’Adrien Nguema Mba

Par Stive Roméo Makanga

Tout part d’une lettre-circulaire datée du 9 janvier 2026. Un document apparemment banal, adressé par Adrien Nguema Mba, ministre de la Décentralisation, aux gouverneurs de province, mis pour information aux préfets et pour exécution aux maires. L’objet est clair : rappeler aux exécutifs municipaux le respect des règles encadrant la composition des cabinets de maires. Le ton, lui, se veut ferme. Presque martial.

Dans cette correspondance, le ministre instruit les maires de « se conformer aux dispositions du décret n°401/PR/MICLDSI du 8 mai 2008 fixant la composition du cabinet du Maire ». Et, comme pour s’assurer que le message soit bien reçu, il conclut sans détour :
« Je tiens à la stricte application des stipulations de la présente lettre dont vous accusez réception ».

Le problème ? Le texte invoqué par le ministre est caduc.

Car le décret n°401 du 8 mai 2008 a été abrogé par l’arrêté n°028, pris en application de la loi organique n°001/2014 du 14 juin 2015 relative à la décentralisation, régulièrement publiée au Journal officiel. Une loi qui, en son article 373, est pourtant limpide :
« La présente loi organique, qui abroge et remplace la loi organique n°15/96 du 6 juin 1996 relative à la décentralisation, sera enregistrée, publiée selon la procédure d’urgence et exécutée comme loi de l’État. »

Comment expliquer, dès lors, qu’un ministre en charge de la Décentralisation se réfère à un texte juridiquement mort, comme s’il était toujours en vigueur ? S’agit-il d’une simple étourderie ou d’une méconnaissance plus profonde des fondements juridiques de son propre département ministériel ?

La question est d’autant plus troublante que Adrien Nguema Mba n’est pas un novice. Il a passé près de vingt années cumulées à la mairie centrale de Libreville, notamment comme secrétaire général. Un parcours qui devrait, en principe, vacciner contre ce type d’erreur grossière. À moins qu’il ne s’agisse d’une mémoire sélective, activée ou désactivée selon les circonstances.

Car les souvenirs ressurgissent vite. Lorsqu’il occupait lui-même le fauteuil de maire de Libreville pendant la Transition, Adrien Nguema Mba appliquait… l’arrêté n°028, et non le décret n°401 qu’il exhume aujourd’hui. Mieux : selon plusieurs sources concordantes, en trois mois seulement, plus de 80 agents auraient été recrutés à la mairie, souvent sans diplômes probants, certains évoquent même des faux diplômes brandis sans vergogne. Son cabinet, toujours selon des sources dignes de foi, aurait culminé à 53 membres. Un effectif pléthorique, aux effets ravageurs sur les finances municipales.

D’où cette interrogation dans les couloirs des mairies : pourquoi ce soudain rigorisme juridique ? Et surtout, contre qui est-il dirigé ?

De plus en plus d’élus locaux soupçonnent le ministre de vouloir mettre des bâtons dans les roues du nouveau maire de Libreville, lequel a eu l’audace de lancer, dès son arrivée, un audit du personnel et un audit des contrats. Une initiative salutaire, mais potentiellement dérangeante. Quels cadavres administratifs pourrait-on découvrir dans les placards de l’Hôtel de Ville ? C’est la question qu’on se pose, en toute légitimité, au regard de ce qui précède.

Le trouble s’épaissit encore avec une seconde correspondance du ministre, adressée aux gouverneurs, portant cette fois sur l’interdiction formelle faite aux conseillers locaux d’exercer des fonctions administratives au sein des collectivités et établissements publics locaux. Une interdiction bien réelle, inscrite dans la loi. Mais là encore, la vertu arrive tard.

Car lorsque Adrien Nguema Mba était secrétaire général adjoint à la mairie de Libreville, il cumulait lui-même cette fonction avec celle de conseiller municipal, en violation manifeste des textes. À l’époque, la loi semblait frappée d’invisibilité. Aujourd’hui, elle s’impose à lui comme une révélation soudaine. Presque miraculeuse.

Alors, faut-il y voir un zèle tardif, une conversion juridique sincère, ou la volonté plus prosaïque de reprendre la main sur une institution qui pourrait lever le voile sur des pratiques passées peu reluisantes ?

À force de rappels à l’ordre fondés sur des textes défunts et de leçons de morale administrative à géométrie variable, une inquiétude s’installe : le ministère de la Décentralisation est-il dirigé avec la rigueur que requiert une telle institution ? Ou assiste-t-on à l’instrumentalisation du droit au service de règlements de comptes mal dissimulés ?

Car au fond, l’essentiel n’est pas là. Ce que le pays attend réellement d’Adrien Nguema Mba n’est ni une inflation de lettres-circulaires, ni une gesticulation réglementaire à géométrie variable. La priorité, la vraie, demeure l’élaboration du Code de la Décentralisation, cet outil structurant que les collectivités locales attendent depuis trop longtemps. Un code clair, cohérent et juridiquement solide, capable de fixer sans ambiguïté le statut de l’agent municipal, ses droits, ses obligations, son régime disciplinaire et ses perspectives de carrière. Tant que ce chantier fondamental restera en friche, les rappels à l’ordre sonneront creux et les injonctions administratives ressembleront davantage à des écrans de fumée qu’à une réforme de fond. Gouverner la décentralisation, ce n’est pas exhumer des textes caducs ; c’est bâtir un cadre normatif moderne, lisible et applicable.

Mais une chose est sûre : l’opinion publique attend avec ferveur les conclusions de l’audit engagé à la mairie centrale de Libreville. Elles diront si cette agitation réglementaire relevait de la bonne gouvernance… ou de la peur de ce que la transparence pourrait révéler. Nous y reviendrons.

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