Afrique-Russie : la nouvelle géopolitique de la chair à canon
Par Stive Roméo Makanga
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et ceux-ci sont suffisamment éloquents. Selon une étude de l’Institut français des relations internationales (IFRI) parue en décembre 2025, environ 4 000 Africains ont été recrutés par la Russie pour combattre sous uniforme russe sur le front de la guerre russo-ukrainienne. Quatre mille vies happées par un conflit lointain, quatre mille destins aspirés par une guerre qui n’est pas la leur. Et ce n’est pas tout : Moscou ne se contente pas d’enrôler des hommes. Elle recrute aussi des femmes africaines, reléguées au rang d’ouvrières dans l’industrie de fabrication d’armement, à l’arrière du front mais au cœur de la machine de guerre.
Ce n’est plus une anecdote, c’est une stratégie. Une politique froide, méthodique, assumée. Dans un article publié sur le site officiel de l’IFRI en décembre 2025, Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri, et Horacio Givone rappellent une vérité dérangeante : depuis le déclenchement de la guerre le 24 février 2022, Russes et Ukrainiens ont cherché à recruter des étrangers à titre privé pour soutenir leurs efforts de guerre. Une politique globale, planétaire, qui s’étend de l’Amérique latine à l’Extrême-Orient. Mais dans ce grand marché de la chair humaine, l’Afrique subsaharienne occupe une place à part.
Pourquoi l’Afrique ? Parce qu’elle est un vivier immense, facilement accessible. Parce que la pauvreté y est structurelle, la jeunesse nombreuse, l’avenir bouché. Parce que le désir d’émigration y est intense, presque vital, au moment même où l’Europe devient une forteresse de plus en plus imprenable. Le calcul est cynique, mais redoutablement efficace.
L’étude de l’IFRI met en lumière une réalité brutale. La Russie mène une campagne active de recrutement de combattants non professionnels et de main-d’œuvre féminine en Afrique subsaharienne pour soutenir son effort de guerre. Cette campagne est orchestrée par des réseaux russo-africains, habiles, enracinés localement, capables de parler le langage des frustrations et des rêves brisés. Elle séduit avant tout une jeunesse urbaine pauvre, persuadée que l’exil économique est la seule issue, et consciente que les routes classiques de l’immigration se ferment les unes après les autres.
La motivation est d’abord économique. Les promesses aussi. Formations fictives, emplois mensongers, salaires fantasmés : beaucoup de recrues sont trompées, abusées, manipulées. Ce qui est présenté comme une opportunité se révèle être un piège. Car ces recrutements abusifs s’apparentent, ni plus ni moins, à une forme de trafic d’êtres humains. La conséquence la plus tragique ? L’envoi sur le front de mercenaires amateurs, mal préparés, interchangeables, réduits au statut de « chair à canon ». Pour certains, cette aventure migratoire dans une guerre étrangère est un aller sans retour. Pour beaucoup, la guerre devient une nasse qui se referme, sans échappatoire.
Longtemps, les gouvernements africains ont regardé ailleurs. Indifférence, gêne diplomatique, évitement. Mais le silence commence à se fissurer. Depuis l’automne, des enquêtes ont été ouvertes dans plusieurs pays. Le Kenya et l’Afrique du Sud ont officiellement réclamé à Moscou le rapatriement de leurs ressortissants engagés dans l’armée russe. En effet, l’Afrique du Sud a ouvert une enquête officielle après le recrutement sous de faux prétextes d’une quinzaine de citoyens envoyés au front en Ukraine. Le président Cyril Ramaphosa a confirmé cette investigation, et la police a arrêté des recruteurs à l’aéroport de Johannesburg.
D’autres suivront, sans doute. Et à mesure que ces voix s’élèveront, la politique de recrutement russe sera exposée, mise à nu, contestée.
Reste une question qui dérange : comment en est-on arrivé là ? Comment le continent africain, déjà éprouvé par tant de crises, est-il devenu un réservoir humain pour les guerres des autres ? Tant que la misère, le chômage et l’absence de perspectives continueront de ronger la jeunesse africaine, d’autres puissances (russes aujourd’hui, peut-être d’autres demain) viendront y puiser soldats et ouvriers, au nom de conflits lointains.
La guerre russo-ukrainienne se joue à des milliers de kilomètres de l’Afrique. Mais ses morts africains, eux, tombent dans un silence assourdissant. Et ce silence, à force de durer, devient une complicité.



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