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Sécurité privée : quand la Chine emprunte les chemins ouverts par Wagner en Afrique

Par Stive Roméo Makanga

Longtemps cantonnée à une diplomatie économique prudente, la Chine franchit désormais un seuil supplémentaire en Afrique : celui de la sécurisation directe de ses intérêts par des sociétés privées de sécurité. Après l’irruption brutale du modèle russe incarné par Wagner, puis par son successeur Africa Corps, c’est un autre paradigme de puissance qui s’installe, plus feutré, mais potentiellement tout aussi structurant pour l’avenir du continent.

Depuis le début des années 2000, l’Afrique est devenue un laboratoire à ciel ouvert pour les entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) étrangères. La montée des crises sécuritaires, l’affaiblissement de certains États et l’érosion de l’offre occidentale ont ouvert un espace stratégique inédit. Moscou et Pékin s’y engouffrent avec des méthodes différentes, mais une même logique : protéger leurs intérêts économiques et géopolitiques là où les États peinent à garantir l’ordre.

La présence russe a été la plus visible. Wagner, puis Africa Corps, ont assumé une militarisation assumée de leur intervention. Opérations armées, formation de forces locales, contrôle de zones minières : le modèle russe est frontal, coercitif, assumant la confusion entre sécurité, influence politique et captation des ressources. Il a prospéré sur les fragilités étatiques et sur une rhétorique de rupture avec l’Occident, séduisant certains régimes en quête de solutions rapides et sans conditionnalités démocratiques.

Le modèle chinois, longtemps perçu comme radicalement différent, évolue aujourd’hui de manière préoccupante. Officiellement, les ESSD chinoises sont moins militarisées, davantage orientées vers la protection passive des ressortissants, des sites industriels et des infrastructures stratégiques liées à la Belt and Road Initiative. Pékin a toujours revendiqué une doctrine de non-ingérence, privilégiant l’économie à la projection militaire.

Mais cette distinction tend à s’estomper. À mesure que les investissements chinois explosent — mines, ports, routes, barrages —, la nécessité de les protéger dans des environnements instables impose un changement de posture. Les sociétés de sécurité privées chinoises se multiplient, financées directement ou indirectement par l’État, structurées selon des doctrines proches de celles observées chez leurs homologues russes : même verticalité, même opacité, même articulation étroite entre intérêts économiques et sécuritaires.

Sur le terrain, ces ESSD ne se contentent plus d’une sécurité passive. Elles s’insèrent dans des zones d’exploitation minière sensibles, participent à des dispositifs de contrôle territorial et se retrouvent associées à des pratiques de prédation des ressources, de bradage minier et, de plus en plus, à des atteintes documentées aux droits de l’homme. La discrétion chinoise ne signifie plus neutralité ; elle devient une stratégie d’influence silencieuse.

Pour l’instant, les modèles russe et chinois apparaissent davantage complémentaires que concurrents. Là où Moscou sécurise par la force et la démonstration militaire, Pékin consolide par l’économie et la permanence. Mais cette coexistence pourrait évoluer vers une rivalité ouverte. La Chine dispose d’un avantage décisif : une puissance financière incomparable et la capacité de déployer des stratégies hybrides mêlant diplomatie, économie, sécurité privée et contrôle narratif.

Pour l’Afrique, l’enjeu est considérable. Ces nouveaux acteurs redessinent le paysage sécuritaire du continent en proposant des alternatives aux partenariats occidentaux traditionnels, souvent jugés lents, conditionnels et politiquement intrusifs. Mais le prix à payer est lourd : dilution de la souveraineté, dépendances stratégiques durables, zones de non-droit sécuritaire et fragilisation des normes relatives aux droits humains.

La question n’est donc plus de savoir si ces modèles s’installeront durablement — ils le sont déjà —, mais si les États africains sauront en reprendre le contrôle. Sans cadre de régulation clair, sans transparence sur les contrats, sans mécanismes de redevabilité, la sécurité privée risque de devenir un instrument de dépossession plus que de stabilisation.

Après Wagner, le modèle chinois n’est pas une alternative morale. Il est une autre forme de puissance. Plus silencieuse, plus patiente, mais potentiellement plus enracinée. L’Afrique, une fois encore, se trouve au cœur d’un basculement stratégique dont elle doit redevenir l’acteur, sous peine d’en rester le terrain.

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