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À Port-Gentil, la grève de trop à la CNNII ?

À Port-Gentil, la grève déclenchée au sein de la Compagnie nationale de navigation intérieure et internationale (CNNII) a changé de nature. Ce qui aurait pu rester un conflit social classique s’apparente désormais, aux yeux de la direction générale, à une dérive préoccupante, tant sur le plan juridique que sur celui de la responsabilité collective. Dans une déclaration empreinte de gravité, l’entreprise publique a entrepris de rétablir ce qu’elle considère comme la stricte réalité des faits, non sans rappeler un principe fondamental : le droit de grève est une liberté constitutionnelle, mais il n’est ni absolu ni affranchi du droit.

Le premier reproche formulé est d’ordre juridique. En droit gabonais, tout mouvement de grève doit être précédé d’un préavis de huit jours francs, dûment adressé à l’employeur et à l’Inspection spéciale du travail. Or, affirme la Direction générale, aucun document de cette nature n’a été réceptionné. Faute de préavis, le mouvement perd sa qualification légale et s’apparente, juridiquement, à un abandon collectif de poste. Une nuance lourde de conséquences, puisque les agents concernés se trouvent privés de la protection attachée à l’exercice régulier du droit de grève.

Mais le fond du malaise dépasse la seule procédure. La Direction générale s’alarme surtout de la remise en cause d’engagements pourtant actés dans les règles. Les revendications aujourd’hui mises en avant avaient, rappelle-t-elle, fait l’objet d’un procès-verbal de conciliation signé en présence de l’autorité de tutelle, de l’Inspection spéciale du travail et des représentants du personnel. Rompre un tel accord revient, selon la CNNII, à fragiliser dangereusement la paix sociale et à miner la crédibilité même du dialogue social, pourtant érigé en pilier de la gouvernance publique.

À cela s’ajoute une question particulièrement sensible : celle de la représentativité syndicale. La confédération CGT-FL, présentée comme à l’origine du mouvement, ne compterait que cinq affiliés sur un effectif total de soixante-cinq agents à Port-Gentil. En l’absence de mandat clair, de procès-verbal d’assemblée générale ou de preuves écrites établissant une légitimité majoritaire, la Direction estime qu’aucune base légale ne permet d’engager l’ensemble du site dans une grève aux conséquences potentiellement lourdes pour un service public stratégique.

Le terrain des arriérés de salaires, souvent explosif, n’échappe pas à la controverse. Là encore, la Direction dénonce ce qu’elle considère comme une présentation déformée des faits. Contrairement aux chiffres relayés dans l’espace public, la dette salariale ne porterait pas sur dix-sept mois pleins, mais sur dix-sept mois cumulés avec, à ce jour, un seul mois de retard effectif. Une précision comptable, certes, mais qui, selon la CNNII, change radicalement la lecture de la situation et évite d’alimenter une dramatisation susceptible d’envenimer inutilement le climat social.

Le dossier EBOMAF, régulièrement invoqué dans les discussions, est également remis en perspective. Malgré les annonces publiques du concessionnaire, aucun arriéré salarial n’aurait été réglé par ce dernier, affirme la Direction. Après le retrait de ses navires, la CNNII s’est retrouvée sans outil de production. Pourtant, avec l’appui du ministère de tutelle, l’entreprise est parvenue à assurer le paiement des salaires de mai à novembre 2025 grâce à la location d’une barge, démontrant, selon elle, une volonté de continuité malgré des conditions opérationnelles fortement dégradées.

Sur le terrain, la Direction générale s’inquiète surtout des dérives observées depuis le déclenchement du mouvement. Absence de service minimum, entraves à la liberté de travail, pressions exercées sur les agents non grévistes : autant de pratiques qualifiées de fautes graves, susceptibles de mettre en péril la sécurité des installations et la continuité d’un service public essentiel pour l’économie et la mobilité nationales.

Les recrutements récemment dénoncés par certains agents sont, eux aussi, relativisés. La CNNII précise qu’il s’agit majoritairement de stagiaires et d’agents à l’essai, avec un seul recrutement en contrat à durée indéterminée : celui du directeur financier. Un choix assumé et justifié par l’urgence de redresser la gestion financière de l’entreprise, dans le cadre du plan de relance TSALACH, qui aurait permis un assainissement rapide des comptes entre 2020 et 2023.

En filigrane, la Direction générale inscrit cette crise dans un cadre plus large : celui d’une rupture assumée avec des pratiques anciennes, marquées par la corruption, les absences injustifiées et les activités parallèles. Elle rappelle que la subvention de l’État n’a jamais vocation à financer les salaires, lesquels doivent relever de la performance économique propre de l’entreprise.

Face à une situation qu’elle juge critique, la CNNII appelle à un sursaut de responsabilité collective. Le dialogue social, insiste-t-elle, ne saurait survivre ni à l’illégalité ni à la falsification des faits. Au-delà des intérêts individuels, c’est l’avenir d’un outil stratégique et la continuité d’une mission de service public qui sont en jeu.

Dans cet esprit, le directeur général, Alexis Mpiga, est attendu à Port-Gentil dans les prochains jours. Il prévoit de rencontrer les cinq agents grévistes pour un échange direct et sans faux-semblants. Une tentative de dialogue de la dernière chance, dans un conflit où la frontière entre revendication légitime et mise en péril de l’intérêt général semble, chaque jour un peu plus, se brouiller.

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