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« Au fond, qu’est-ce que le Gabon gagne avec Facebook ? Avec TikTok ? Avec Google ? Rien » : l’énorme hors sujet de Germain Biahodjow

Par Stive Roméo Makanga

Le 2 avril 2026, dans le décor feutré de l’hôtel de la Sablière, à Libreville, la première édition du PROCOM Forum se voulait une célébration du dialogue entre institutions et acteurs de la communication. L’initiative aurait pu marquer un tournant. Elle restera, peut-être, comme un révélateur. Celui d’un décalage saisissant entre le pouvoir et son siècle.

C’est en marge de cet événement que le ministre de la Communication et des Médias, Germain Biahodjow, s’est prêté au jeu de l’entretien avec Direct Info Gabon (DIG) et le journaliste indépendant Mikail Mavoungou. Un exercice classique, en apparence. Une démonstration d’impuissance intellectuelle, en réalité.

Car à la question (reformulée ici dans sa brutalité essentielle) quelle stratégie le Gabon déploie-t-il face à l’influence croissante des grandes plateformes numériques mondiales telles que Facebook, TikTok ou Google ? la réponse du ministre a glacé l’opinion :
« Au fond, qu’est-ce que le Gabon gagne avec Facebook ? Avec TikTok ? Avec Google ? Rien. »

Rien ? Vraiment ?

À l’heure où les États redéfinissent leur souveraineté à l’aune des flux numériques, où les économies se réinventent autour de la donnée, du contenu et de l’attention, le ministre gabonais de la Communication semble poser une question qui appartenait déjà au siècle dernier.

Car enfin, que « gagne » un pays avec ces plateformes ? La réponse est partout, sauf dans les couloirs de son ministère.

Les réseaux sociaux ne sont plus des gadgets. Ils sont devenus des infrastructures économiques informelles, des espaces d’innovation sociale, des accélérateurs d’opportunités. Et au Gabon, ils sont surtout un refuge.

Oui, les chiffres sont têtus. Le taux de chômage officiel au Gabon en 2025 oscille entre 20,1 % et 20,2 %. Une statistique déjà préoccupante, mais qui masque une réalité plus brutale encore : celle des jeunes.

Chez les 15-24 ans, le chômage dépasse 35 à 36 %, selon les données de la DGSEE. Une génération entière, diplômée, formée, mais condamnée à attendre un emploi qui ne viendra pas.

Ou plutôt, qui ne vient pas… par les circuits traditionnels.

Car cette jeunesse, que l’État ne parvient plus à absorber, s’est déplacée ailleurs. Sur Facebook, TikTok, Instagram. Là où se créent aujourd’hui de véritables micro-économies.

Vente de produits, marketing digital, influence, formation en ligne, prestations de services : autant d’activités qui échappent aux radars d’un État resté figé dans une vision administrative du travail.

Comment un ministre de la Communication peut-il ignorer que ces plateformes sont devenues, pour des milliers de jeunes Gabonais, non seulement un moyen d’expression, mais surtout un moyen de subsistance ? Prenons un exemple, simple, presque banal : YouTube.

Derrière ce nom, que certains responsables semblent réduire à un divertissement de masse, se cache l’une des plus grandes bibliothèques de savoir jamais constituées. Une plateforme où l’on peut apprendre, enseigner, produire, diffuser.

Tutoriels, conférences, cours universitaires, documentaires, vulgarisation scientifique : YouTube est devenu un outil central pour les élèves, les étudiants, les enseignants-chercheurs.

Dans un pays où l’accès aux ressources académiques reste inégal, il constitue une université parallèle, gratuite, ouverte, mondiale.

Mais ce n’est pas tout.

C’est aussi une économie. Une économie de créateurs, de vidéastes, de pédagogues, de journalistes indépendants. Une économie où le talent, la constance et la créativité peuvent (parfois) remplacer les concours administratifs et les recrutements gelés.

Dire que le Gabon n’y gagne « rien », c’est ignorer que des individus y gagnent déjà leur vie.

Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie naïve des plateformes numériques. Elles posent des questions légitimes : fiscalité, souveraineté des données, régulation des contenus.

Mais encore faut-il commencer par reconnaître leur existence réelle, leur impact concret, leur potentiel stratégique.

Car à défaut de les comprendre, on les subit.

Et le Gabon, manifestement, les subit.

Le problème n’est pas que le ministre critique Google, Facebook ou TikTok. Le problème est qu’il semble ne pas comprendre ce qu’ils sont devenus.

Il y a, dans cette sortie ministérielle, quelque chose de profondément révélateur : l’idée que la valeur d’un outil ne se mesure qu’à ce qu’il rapporte directement à l’État.

Vision comptable. Vision étroite. Vision dépassée.

Car ce que ces plateformes produisent, ce n’est pas seulement de la richesse monétaire. C’est du capital social, du capital culturel, du capital économique diffus. C’est une transformation silencieuse des modes de production, d’apprentissage et de sociabilité.

En d’autres termes, c’est le monde tel qu’il est.

Et un ministre de la Communication qui l’ignore n’est pas seulement en retard : il est hors sujet.

Au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir ce que le Gabon gagne avec les plateformes numériques.
Mais ce que le Gabon perd, à force de ne pas les comprendre.

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