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Axe Alembé–Lopé–Mikouyi : 306 kilomètres pour recoudre le territoire et tester la crédibilité publique

Par Stive Roméo Makanga

Le lancement, le 6 février 2026, des travaux de bitumage de l’axe Alembé–Lopé–Carrefour Leroy–Mikouyi n’est pas un simple événement d’infrastructure. Avec ses 306 kilomètres reliant quatre provinces majeures — Haut-Ogooué, Ogooué-Ivindo, Moyen-Ogooué et Ogooué-Lolo — ce chantier engage une ambition autrement plus décisive : celle de la cohésion territoriale et de la capacité de l’État gabonais à transformer l’investissement public en levier durable de développement.

Dans un pays longtemps marqué par la fragmentation spatiale, le sous-équipement chronique et la dépendance à quelques corridors hérités de l’économie d’exportation, la route demeure un instrument politique au sens fort. Elle structure l’espace, organise les échanges, redistribue les opportunités. À ce titre, la cérémonie présidée par le vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, aux côtés des ministres sectoriels, dont Edgard Moukoumbi aux Travaux publics, dépasse la symbolique. Elle place le pouvoir face à une exigence : celle de la crédibilité.

Car l’enjeu est immense. En désenclavant des zones à fort potentiel agricole, forestier et touristique, cet axe peut contribuer à rééquilibrer une économie encore trop concentrée autour de Libreville et de quelques pôles extractifs. Il peut aussi favoriser l’émergence de marchés locaux, fluidifier la circulation des biens et des personnes, et redonner de la substance à l’idée d’un marché intérieur gabonais, souvent invoquée mais rarement réalisée.

Encore faut-il que l’État sache rompre avec les travers du passé. Trop de projets routiers en Afrique centrale ont échoué, non par manque de financement ou de vision, mais par défaut d’exécution, d’entretien et de gouvernance. Retards chroniques, surcoûts, dégradations précoces : autant de symptômes d’un État bâtisseur sans État stratège. Le choix d’exécuter simultanément les deux sections du tronçon Alembé–Lopé–Mikouyi traduit une volonté d’efficacité. Il reste à démontrer qu’elle sera tenue dans la durée.

À cette équation économique s’ajoute une contrainte environnementale majeure. Le tracé longe le parc national de la Lopé, joyau écologique classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ici, la route ne peut être un facteur de prédation ou de désordre écologique. Elle doit devenir un test de compatibilité entre développement et conservation, dans un pays qui revendique une diplomatie verte mais peine encore à en traduire les principes dans ses grands chantiers. Les engagements pris en matière de protection des écosystèmes devront être suivis d’effets, faute de quoi l’infrastructure se transformerait en contradiction politique.

Le volet social du projet — collèges, forages, éclairage solaire, logements pour les chefs de villages — participe de cette tentative de réconciliation entre l’État et les territoires. Mais là encore, la promesse ne vaut que par sa mise en œuvre. Les populations riveraines n’attendent plus des annonces ; elles attendent des résultats tangibles, visibles, durables.

En définitive, l’axe Alembé–Lopé–Mikouyi concentre toutes les tensions du Gabon contemporain : entre ambition et exécution, entre croissance et soutenabilité, entre centralisation du pouvoir et attentes locales. S’il réussit, il pourra incarner un nouveau modèle d’aménagement du territoire. S’il échoue, il rejoindra la longue liste des projets inachevés qui minent la confiance publique.

La route est tracée. Reste à savoir si l’État gabonais saura aller jusqu’au bout du chemin.

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