CAN 2025/dettes de 6,5 milliards : médaille d’or du déficit, le ministère des Sports champion toutes catégories
Par Stive Roméo Makanga
Il y a des chiffres qui donnent le tournis. Et d’autres qui donnent simplement envie de rire… jaune. Six milliards cinq cents millions de francs CFA : voilà donc l’élégante ardoise laissée par le ministère des Sports après la CAN 2025. Une dette « sportive », sans doute, mais certainement pas anodine. À ce niveau-là, on ne parle plus d’un petit dérapage comptable ni d’un oubli de caisse : on est face à une véritable performance… financièrement catastrophique. Une médaille d’or du déficit, en somme, qui en dit long sur l’état réel des finances publiques.
Dans une lettre datée du 14 janvier 2026, le service financier du ministère des Sports a pris sa plus belle plume pour écrire au ministère du Budget et demander le décaissement salvateur. Objectif : payer enfin des prestataires au Gabon et au Maroc, mobilisés lors de la CAN 2025, et laissés sur le trottoir depuis l’élimination historique des panthères. Le courrier parle d’urgence. La réalité, elle, parle d’embouteillage budgétaire, de caisse vide et de promesses à crédit.
Car derrière ces chiffres froids se cache une scène beaucoup moins abstraite. Les tensions sont vives, et les créanciers nombreux. Parmi eux, des journalistes, envoyés couvrir la compétition internationale, qui attendent toujours près de 40 millions de francs CFA de perdiems. À Agadir, ils ont passé le réveillon loin de leurs familles, en plein hiver (donc dans le froid), découvrant une nouvelle discipline : le journalisme de survie. Certains ont dû financer eux-mêmes leurs manteaux, leurs déplacements et leurs obligations de terrain, convaincus (naïvement) que l’État finirait bien par honorer sa signature. Rien du tout.
Et pourtant, ces journalistes n’étaient pas partis en excursion touristique. Ils détenaient des ordres de mission officiels, estampillés République gabonaise. Un engagement clair, net, précis. Sur le papier. Dans la réalité, le contrat moral s’est volatilisé quelque part entre Libreville et Agadir.
Mais le clou du spectacle reste sans doute cette multinationale étrangère installée au Gabon, partenaire historique du ministère des Sports, dont on taira pudiquement le nom. Résultat des comptes : près de 2 milliards de francs CFA dus, accumulés patiemment au fil des années, sans jamais être réglés. Une entreprise fiable, loyale, engagée… désormais au bord de la faillite pour avoir trop cru à la parole de l’État. Billets d’avion, hébergement, transport local, logistique complète : tout a été avancé par le privé. L’État, lui, a regardé jouer. Jusqu’à l’asphyxie.
Pour être juste (car l’ironie n’exclut pas la rigueur) rappelons que Paul Ulrich Kessany n’a pas géré le budget de la CAN 2025. Cette responsabilité incombe à son prédécesseur. Kessany aurait même envisagé un audit, histoire de savoir exactement où l’argent s’est évaporé. Mais entre les urgences, l’absence de trésorerie et la colère qui monte chez les prestataires, la réforme a cédé la place à une gestion de crise permanente. Pendant ce temps, les journalistes attendent toujours leur dû, et la grogne enfle.
Une dette qui s’est curieusement épaissie depuis la Transition.
Car les chiffres, encore eux, sont cruels. À son départ, Franck Nguema laissait pour ce partenaire principal (dont nous ne donnerons pas le nom) une dette d’environ 400 millions de francs CFA. Aujourd’hui, pendant et après la transition, la même dette dépasse 2 milliards, et atteint 6,5 milliards au total tous partenaires confondus. Un simple effet de l’inflation, sans doute. Ou alors une remarquable continuité dans l’art de ne pas payer.
Certes, la situation financière du pays est difficile. Les caisses sont sous pression, les arbitrages douloureux, les marges inexistantes. Mais c’est précisément dans ces moments-là que la rigueur est censée remplacer l’improvisation. Gouverner en période de pénurie exige de dire non, de prioriser, d’assumer. À défaut, l’État ne perd pas seulement de l’argent : il perd sa crédibilité.
Ce dossier dépasse largement le sport. Il touche à la parole publique, au respect des partenaires et à la considération due à ceux qui travaillent au nom de la Nation. Quand des journalistes mandatés menacent de saisir les institutions pour être payés, c’est un signal d’alarme. Quand une entreprise finance l’État jusqu’à risquer sa survie, c’est le monde à l’envers. Paul Ulrich Kessany devra régler ce problème, non par injonction, mais par nécessité.
La Ve République avait promis la rupture. Pour l’instant, la dette du ministère des Sports agit surtout comme un révélateur : sans audit sérieux, sans responsabilité clairement établie, sans réforme budgétaire profonde, la rupture reste un slogan.
Le sport, vitrine internationale et facteur de cohésion nationale, mérite mieux qu’un bricolage financier. Et la République ne peut pas éternellement fonctionner sur la patience de ses partenaires et la résilience de ses journalistes.
Le temps des comptes est venu.
Que fait-on ?



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