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Comment l’AFD redessine l’avenir urbain de Balbala et de Layabley-Moustiquaire, des quartiers populaires de Djibouti

Par Stive Roméo Makanga 

À la périphérie de Djibouti, là où la ville officielle s’efface pour laisser place à l’urbanisation informelle, Balbala concentre les contradictions du développement africain contemporain. Plus de 300 000 habitants (soit plus de la moitié de la population de l’agglomération ) y vivent, souvent dans des logements précaires, au sein d’un tissu urbain longtemps abandonné à l’improvisation.

Balbala, c’était hier l’archétype du quartier relégué : routes inexistantes ou ravinées, absence de ponts, écoulements d’eaux usées à ciel ouvert. Une géographie de l’enclavement qui produisait son propre déterminisme social. Pas de voirie, donc pas de taxis. Pas de pont, donc des heures perdues pour rejoindre le centre. L’urbanisme défaillant devenait un facteur d’exclusion économique, sanitaire et éducative.

Or, à Layabley-Moustiquaire, l’un des quartiers les plus emblématiques de cette marginalité, un basculement s’opère. Une route bitumée, bordée de trottoirs pavés, structure désormais l’espace. Un pont relie Layabley à Warabley. Un marché, un centre de collecte des déchets, des terrains de sport aménagés sur le terre-plein central : autant d’équipements qui redessinent la physionomie du quartier et, surtout, ses perspectives.

Ce changement n’est pas le fruit du hasard. Depuis 2002, trois projets successifs de développement urbain, conçus à partir des besoins exprimés par les habitants, ont été soutenus par l’Agence française de développement (AFD). À cela s’ajoute un programme financé par l’Union européenne et mis en œuvre par l’AFD, signé en 2022, pour améliorer l’assainissement dans le sud de Balbala.

Ce qui se joue ici dépasse la simple addition d’infrastructures. Il s’agit d’une tentative de réintégration urbaine. En offrant une colonne vertébrale routière à Layabley-Moustiquaire, le projet substitue à la logique de survie une dynamique de développement.

« Ici, il n’y avait ni voirie, ni équipements. Pour moi, l’inauguration de ces infrastructures, c’est un rêve qui se réalise », confie Bicharo Ali Sahal, présidente de l’association des femmes du conseil de quartier de Layabley 2. Propriétaire d’une petite boutique, elle mesure concrètement l’impact de ces transformations. Le nouveau marché, desservi par plusieurs lignes de bus, élargit l’horizon commercial : la clientèle ne se limite plus au voisinage immédiat. L’enclavement économique recule.

L’autre symbole de cette mue est le centre de développement communautaire. Amphithéâtre, scène, bibliothèque : la culture s’invite dans un territoire où l’urgence sociale avait relégué l’accès au savoir au second plan. « Nous allons pouvoir organiser des spectacles de théâtre, de danse, et faire vivre notre culture », se réjouit Said Addillahi Sougeh, président du conseil de quartier de Layabley 2. L’ouverture d’une bibliothèque répond à une demande fondamentale : offrir aux jeunes un accès gratuit aux livres, dans un contexte où le pouvoir d’achat limite l’acquisition d’ouvrages.

La question des mobilités demeure cependant centrale. Avant ces travaux, l’absence de routes interdisait aux taxis de desservir la zone. Les urgences médicales se transformaient en parcours d’obstacles. Le pont reliant Layabley à Warabley et les grands escaliers aménagés pour relier les quartiers entre eux réduisent ces fractures internes. Ils constituent des outils de cohésion autant que des ouvrages d’art.

Le chantier n’est pas achevé. Dans le sud de la commune, un nouveau projet vise à acheminer les effluents de plusieurs quartiers vers une station d’épuration. Financé par l’Union européenne via une subvention déléguée à l’AFD, il devrait bénéficier à plus de 20 000 personnes. L’enjeu est sanitaire, environnemental, mais aussi politique : démontrer que l’urbanisation rapide n’est pas une fatalité anarchique.

Balbala demeure un laboratoire fragile. Les infrastructures, à elles seules, ne suffisent pas à créer l’emploi, ni à résorber la précarité. Mais elles en constituent la condition préalable. Là où l’absence d’État nourrissait la relégation, l’investissement public (appuyé par des partenaires internationaux) redonne une ossature à la ville.

Dans une région soumise aux tensions géopolitiques et aux vulnérabilités climatiques, la stabilisation passe aussi par la consolidation des périphéries urbaines. À Layabley-Moustiquaire, le bitume et le béton ne sont pas de simples matériaux : ils incarnent la possibilité d’un destin moins contraint.

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