Crise éducation nationale: pourquoi la fronde se durcit
Par Stive Roméo Makanga
La crise que traverse aujourd’hui l’école gabonaise ne relève plus d’un simple bras de fer social. Elle engage bien davantage : une responsabilité nationale. Le vrai débat n’est plus de savoir qui a raison, mais qui protège les enfants. Car l’éducation n’est ni un champ de bataille ni une variable d’ajustement dans un rapport de force prolongé ; elle est un droit fondamental et un investissement vital pour l’avenir du pays.
Depuis plusieurs mois, l’État fait face à une contestation du corps enseignant. Le droit de grève, garanti par la Constitution, est reconnu et respecté. Mais aucun droit, fût-il constitutionnel, ne saurait autoriser la suspension durable de l’avenir d’une génération. Une école bloquée, ce sont des milliers de destins mis en pause, des inégalités accrues, une jeunesse fragilisée. Une année blanche n’est pas un moyen de pression : c’est un renoncement collectif.
Face à ce qui prévaut, la ligne générale de l’État est claire. Le dialogue n’a jamais été rompu. Il a été engagé, conduit dans les cadres institutionnels, et surtout, il a produit des réponses concrètes. La main de l’État est restée tendue. Mais gouverner, à un moment, c’est décider : non par confrontation, mais par responsabilité. L’État refuse le blocage lorsqu’il met en péril l’avenir des enfants. La priorité est donnée à la jeunesse, non par dogmatisme, mais par devoir.
Le dialogue, cependant, appelle une clarification nécessaire. Il ne peut être ni un monologue, ni un levier de blocage permanent. Le dialogue est un chemin ; il ne peut devenir un point mort. Lorsqu’il débouche sur des décisions effectives, il ne saurait être instrumentalisé pour prolonger indéfiniment la paralysie du système éducatif.
Des décisions concrètes, mesurables et déjà mises en œuvre
Contrairement à une rhétorique souvent entretenue, l’État n’a pas multiplié les promesses sans lendemain. Il a agi. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 328 sortants des ENS/ENSET ont été mis en solde ;
- 692 sortants des ENIL/ENIF ont été intégrés en présalaire ;
- 108 enseignants des filières scientifiques ont été intégrés ;
- 1 810 ex-bénévoles ont été régularisés ;
- 4 000 dossiers administratifs traités sur 6 574 reçus.
À cela s’ajoute un effort financier considérable : 13 milliards de francs CFA déjà payés par l’État pour les vacations. Ces mesures s’inscrivent dans une logique de solutions concrètes et durables, à court, moyen et long terme. Elles traduisent une volonté de réformer en profondeur un système longtemps miné par l’improvisation, l’opacité et l’accumulation des passifs.
Face à ces avancées, le blocage prolongé ne peut plus être présenté comme un levier de négociation. Le dialogue a produit des réponses. Il ne peut servir de prétexte à l’immobilisme.
Le cœur du problème : l’audit, ou la peur de la transparence
Le point le plus fondamental de cette crise se cristallise aujourd’hui autour de l’audit. Le protocole consolidé de suspension de la grève dans le secteur de l’éducation, négocié entre le gouvernement et le personnel enseignant, établit clairement un principe de réalité : les revendications financières et administratives immédiates ont été acceptées et formalisées (vacations, présalaires, intégrations) et un calendrier d’engagements chiffrés de l’État a été mis en œuvre.
Mais ce même protocole prévoit explicitement que la mise en œuvre durable de ces engagements est conditionnée à des audits :
- audit du fichier matricule ;
- audit des vacations ;
- non-paiement des doublons.
Or, c’est précisément sur ce point que le processus s’est grippé. Les enseignants ont refusé de signer le protocole relatif à l’audit, tout en acceptant les paiements et les intégrations. Cette position pose un problème majeur de cohérence. On ne peut accepter les effets financiers d’un accord tout en refusant le mécanisme de transparence qui en garantit l’équité et la soutenabilité.
L’audit n’a pas vocation à sanctionner. Il vise à clarifier, à assainir, à protéger les vrais enseignants et à rétablir la vérité des chiffres. Le refuser, c’est refuser la transparence. C’est maintenir des zones d’ombre, exposer le système à des doublons et à des irrégularités, fragiliser toute sortie de crise durable. Ce n’est donc pas l’État qui bloque ; c’est le refus de la clarification qui entrave le règlement définitif du conflit.
L’école, un droit, pas un instrument de pression
L’éducation n’est pas un champ de bataille. Défendre l’école, c’est d’abord permettre aux enfants d’apprendre. Les élèves ne doivent pas payer le prix d’un blocage qui, prolongé, perd toute légitimité sociale. Le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, l’a clairement affirmé : il refuse de sacrifier une génération. Sa stratégie consiste à régler les problèmes progressivement, dans un cadre ordonné, en conciliant justice sociale et responsabilité budgétaire.
Les revendications sont légitimes. Mais, de sources bien informées, le chef de l’État s’inquiète de la tournure prise par le mouvement, lorsque celui-ci semble s’éloigner de la recherche de solutions pour s’installer dans une logique de rupture. L’État agit pour l’intérêt général. Il refuse l’année blanche parce qu’elle serait un aveu d’échec collectif.
Au fond, la crise actuelle pose une question simple et grave : peut-on défendre l’école en la fermant ? Le dialogue a été engagé. Des réponses ont été apportées. Des moyens financiers considérables ont été mobilisés. Mais le droit de grève ne peut devenir un droit de blocage de l’avenir de la jeunesse.
Dans une nation qui se veut tournée vers le redressement et la refondation, la responsabilité doit primer sur la confrontation. L’audit n’est pas l’ennemi de l’école ; il en est la condition de survie. Refuser la transparence, c’est fragiliser durablement le système que l’on prétend défendre. Gouverner, c’est choisir : et aujourd’hui, le choix qui s’impose est celui de l’intérêt supérieur des enfants du Gabon.



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