Gabon/Affaire des 7 milliards alloués par province pendant la Transition : les gestionnaires convoqués à la Commission Nationale de Lutte contre la Corruption et l’Enrichissement Illicite (CNLCEI)
Par Stive Roméo Makanga
La transition gabonaise, née du séisme politique du Coup d’État du 30 août 2023, s’est voulue fondatrice d’une nouvelle ère de responsabilité publique. Au cœur de cette promesse figurait une mesure emblématique portée par le président de la transition, Brice Clotaire Oligui Nguema : l’allocation de 7 milliards de francs CFA par province, soit 63 milliards de francs CFA au total, destinés à irriguer les territoires et à réparer les fractures du développement local.
Annoncée lors de la tournée républicaine de 2024, cette enveloppe exceptionnelle devait financer des projets à fort impact social : réhabilitation d’écoles, modernisation de centres de santé, ouverture de routes secondaires, soutien à la jeunesse et promotion d’activités génératrices de revenus. Dans un pays marqué par la centralisation administrative, la mesure avait été saluée comme un signal fort en faveur d’une décentralisation concrète.
Les fonds ont été distribués progressivement aux neuf provinces du pays (Estuaire, Ogooué-Ivindo, Moyen-Ogooué, Ngounié, Nyanga, Ogooué-Lolo, Ogooué-Maritime, Woleu-Ntem et Haut-Ogooué) avec une gestion confiée conjointement aux gouverneurs et aux délégués provinciaux. Les premières bénéficiaires furent l’Ogooué-Maritime, la Ngounié et le Woleu-Ntem.
Mais dans les coulisses de l’État, le temps des promesses a laissé place à celui des vérifications.
En octobre 2025, le parquet de Libreville ouvrait plusieurs enquêtes financières après l’apparition de soupçons de détournements, d’irrégularités ou de retards dans l’exécution de certains projets. Les magistrats ont alors engagé des audits visant à établir la traçabilité réelle des fonds publics.
Aujourd’hui, selon des sources dignes de foi, le dossier franchit une nouvelle étape. La Commission Nationale de Lutte contre la Corruption et l’Enrichissement Illicite, dirigée par Nestor Mbou, haut magistrat gabonais, aurait entamé l’émission de convocations à l’endroit des principales personnalités et gestionnaires impliqués dans l’administration de ces fonds provinciaux. Sont concernés, notamment, des responsables administratifs, des gestionnaires de projets ainsi que plusieurs autorités locales ayant participé à la mise en œuvre des programmes financés par cette enveloppe exceptionnelle.
Force est de reconnaître que l’entrée en scène de la CNLCEI marque un tournant. Créée pour être le bras armé de la probité publique, la Commission agit dans un cadre juridique précis. L’article 5 (nouveau) de la loi n°042/2020 du 22 mars 2021, modifiant certaines dispositions de la loi n°003/2003 du 7 mai 2003 portant création, organisation et fonctionnement de l’institution, rappelle que :
« La Commission Nationale de Lutte contre la Corruption et l’Enrichissement Illicite a pour mission la prévention, la détection, la constatation des faits de corruption, d’enrichissement illicite et des infractions assimilées ou connexes. »
Autrement dit, la Commission ne se contente pas d’observer : elle enquête, vérifie et documente.
Plusieurs dossiers seraient actuellement en cours d’investigation, notamment dans le domaine des marchés publics et de la gestion administrative des fonds publics. Les administrations concernées auraient été appelées à communiquer les informations nécessaires à l’établissement de la vérité financière.
La loi confère d’ailleurs à la Commission des pouvoirs contraignants. L’article 40 stipule clairement :
« Toute personne physique ou morale incriminée a l’obligation de déférer à la ou aux convocations de la Commission. Faute par elle de s’exécuter, la Commission peut faire procéder par la juridiction compétente à la saisie de son ou de ses comptes bancaires, et peut lui interdire, pour la même période, l’usage de tous les moyens de paiements et de retraits attachés à son ou à ses comptes bancaires. »
Dans le même esprit, l’article 45 renforce les obligations de collaboration :
« Toute personne physique ou morale est tenue de communiquer aux enquêteurs de la Commission Nationale de Lutte contre la Corruption et l’Enrichissement Illicite tout document ou pièce utile à leurs investigations. »
Le texte va plus loin encore. À l’alinéa 4 du même article, il est expressément précisé que :
« Lorsque l’enquête vise des personnes bénéficiant d’un régime d’immunité, la Commission Nationale de Lutte contre la Corruption et l’Enrichissement Illicite peut demander la levée de cette immunité conformément aux procédures prévues à cet effet. »
Ce dispositif juridique donne à l’institution dirigée par Nestor Mbou les moyens d’aller au-delà des simples déclarations de principe. Dans une 5e République qui revendique la rupture avec les pratiques anciennes, la traque de la corruption devient un marqueur politique autant qu’un impératif institutionnel.
Parallèlement au dossier des fonds provinciaux, d’autres affaires attirent l’attention de la Commission. À Koulamoutou, chef-lieu de la province de l’Ogooué-Lolo, une affaire opposant le médecin-chef du centre de santé urbain et le trésorier provincial fait actuellement l’objet d’investigations.
Les sources publiques évoquent des accusations mutuelles encore mal documentées, liées à la gestion des ressources financières de la structure sanitaire. Le médecin-chef aurait déposé plainte auprès des autorités judiciaires, en mettant en cause le trésorier dans une affaire dont les contours exacts restent à établir. Si aucune information officielle ne mentionne explicitement un « trésorier payeur du G7 », le contexte suggère néanmoins un différend autour de la gestion des fonds ou des ressources du centre de santé.
Dans un pays où la question de la gouvernance financière demeure au cœur du débat public, l’activisme de la CNLCEI est scruté avec attention. Car au-delà des enquêtes et des convocations, c’est une question plus vaste qui se joue : la capacité de l’État gabonais à instaurer durablement une culture de responsabilité et de transparence dans la gestion de l’argent public.
La transition avait promis une rupture. L’épreuve des faits commence désormais dans les dossiers et Nestor Mbou et ses hommes ont tout le corpus juridique pour faire la lumière sur des dossiers douteux.



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