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Gabon/colloque sur la criminalité organisée en Afrique : radiographie d’un fléau devenu systémique

Par Cadette Ondo Eyi

À l’Université Omar Bongo (UOB), l’heure n’est plus seulement à la transmission du savoir, mais à son arrimage aux urgences contemporaines. Ce jeudi 26 mars 2026, l’amphithéâtre Isaac Nguema de la Faculté de Droit et des sciences économiques a servi de cadre au lancement officiel d’un colloque international consacré à une problématique aussi transversale que stratégique : « La criminalité organisée en Afrique : acteurs, dynamiques et enjeux ».

Organisé conjointement par le Centre d’études et de recherches en droit et institutions politiques (Cerdip) et le Centre d’études et de recherches en géosciences politiques et prospectives (Cergep) , en partenariat avec l’Ambassade de France au Gabon, ce rendez-vous académique s’inscrit dans une ambition claire : mettre la rigueur scientifique au service de la compréhension d’un phénomène criminel en perpétuelle mutation.

La cérémonie d’ouverture s’est tenue en présence de plusieurs figures institutionnelles. Le Pr Brice Ibouanga, représentant le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, a insisté sur la nécessité de produire des savoirs ancrés dans les réalités africaines, condition indispensable pour anticiper des menaces devenues diffuses et protéiformes.

À ses côtés, Matthieu Fau Nougaret, représentant de l’ambassadeur de France, a salué une initiative structurante, soulignant qu’elle contribue à renforcer les passerelles entre recherche académique, décision publique et coopération internationale.

Le vice-recteur de l’UOB, le Pr Owaye, représentant le recteur, a quant à lui rappelé que l’université doit s’affirmer comme un espace de production d’intelligence collective, capable d’éclairer les défis sécuritaires contemporains.

Derrière ces interventions se dessine une même conviction : la criminalité organisée ne se combat efficacement qu’à la condition d’en maîtriser les ressorts profonds.

En prélude aux travaux, une leçon inaugurale est venue poser les bases conceptuelles du colloque. Axée sur la notion même de criminalité organisée, entre trajectoires criminologiques et variations normatives, elle a mis en évidence la difficulté à circonscrire un phénomène en constante recomposition.

Car au-delà des catégories juridiques, la criminalité organisée s’inscrit dans des dynamiques évolutives, à la croisée de l’économie informelle, des logiques transnationales et des fragilités institutionnelles. Sa compréhension exige ainsi de dépasser les approches classiques pour intégrer les réalités du développement et les transformations des sociétés africaines.

Les travaux de cette première journée se sont structurés autour de quatre grandes sessions, révélant chacune une facette de cette criminalité devenue tentaculaire.

– Criminalité et menaces étatiques
Cette session a interrogé les vulnérabilités des États africains, à travers des analyses portant notamment sur la plausibilité d’une menace terroriste liée aux réseaux djihadistes, les effets de la globalisation criminelle en Afrique centrale, ou encore le dilemme de Böckenförde appliqué à l’insécurité contemporaine. Cette session a démontré que le Gabon n’est pas épargné par ce phénomène.

– Criminalité économique et capture de l’État
Les échanges ont ici mis en lumière les mécanismes d’infiltration des économies nationales : bénéficiaires effectifs, criminalité fiscale au Gabon, financement des groupes armés, travail en zone Cémac, ou encore enrichissement illicite appréhendé par le droit international public africain. Une plongée au cœur des zones grises où se brouillent les frontières entre intérêts publics et privés.

– Réseaux criminels et organisations transnationales
Des migrations irrégulières dans le Golfe de Guinée à la traite des mineurs au Gabon, en passant par les trafics transfrontaliers de véhicules, cette session a démontré comment les réseaux criminels exploitent les failles territoriales et institutionnelles pour se structurer à l’échelle régionale et internationale.

– Cybercriminalité et insécurité numérique
Enfin, la dernière session a mis en exergue la digitalisation accélérée des pratiques criminelles. Les analyses ont porté sur les effets de l’e-gouvernement sur la corruption ainsi que sur les mécanismes de production de l’insécurité dans le cyberespace gabonais, révélant l’émergence de nouveaux champs de vulnérabilité.

L’un des apports majeurs de ce colloque réside dans la diversité des profils mobilisés sur le plan interne et international. Juristes, économistes, magistrats, géographes, anthropologues, mais aussi acteurs des forces de sécurité ont confronté leurs analyses, traduisant une évidence : la criminalité organisée est un phénomène total, qui appelle des réponses tout aussi globales.

Au-delà des communications scientifiques, ce colloque soulève une question essentielle, presque vertigineuse :
les États africains disposent-ils des outils intellectuels, juridiques et institutionnels pour contenir une criminalité organisée devenue systémique, mobile et profondément enracinée dans les failles de la mondialisation ?

À Libreville, le débat est désormais ouvert. Et il s’impose avec une acuité particulière.

 

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