Gabon : l’État de droit à l’épreuve des interpellations
Par Joseph Mundruma
Il est des moments dans l’histoire d’un pays où les faits, mis bout à bout, cessent d’être anecdotiques pour devenir politiques. Le Gabon semble aujourd’hui engagé dans l’un de ces tournants critiques. Arrestations de journalistes, interpellations d’activistes, placements sous mandat de dépôt de figures syndicales : la séquence actuelle interroge, profondément, la réalité de l’État de droit tant proclamé par les plus hautes autorités.
Depuis le 30 août 2023, le discours officiel promet une rupture. Rupture avec les pratiques du passé, restauration de la justice, respect des libertés fondamentales, réhabilitation de la parole citoyenne. Brice Clotaire Oligui Nguema, président de la Transition puis président élu, n’a eu de cesse d’affirmer son attachement à un Gabon réconcilié avec ses principes républicains. Mais les actes récents viennent heurter de plein fouet cette narration.
Car comment ne pas s’inquiéter lorsque des journalistes sont interpellés par des services de renseignement (DGR et B2), placés en garde à vue, privés de liberté dans des conditions qui échappent souvent à la transparence judiciaire ? Le cas de Roland Olouba, journaliste interpellé, a récemment marqué les esprits. Non seulement parce qu’il touche à la liberté de la presse (pilier de toute démocratie) mais parce qu’il instille une peur diffuse dans les rédactions : celle de l’arbitraire.
À cela s’ajoute l’interpellation d’activistes connus pour leur engagement citoyen, à l’image de Bob Mengome, dont les démêlés avec les autorités ont suscité incompréhension et malaise. Là encore, la question n’est pas tant celle des infractions alléguées que celle du message politique envoyé : la contestation, même pacifique, est-elle devenue suspecte ?
La situation a franchi un nouveau seuil avec le placement sous mandat de dépôt de Marcel Libama et Simon Ndong Edzo, deux figures majeures du syndicalisme gabonais. Leur engagement s’inscrit dans une tradition sociale ancienne, celle de la défense des droits des travailleurs, notamment dans le secteur sensible de l’Éducation nationale. Les voir incarcérés à la suite d’appels à la poursuite d’un mouvement de grève pose une question centrale : la revendication syndicale relève-t-elle désormais du pénal ?
Dans un État de droit, la grève est un droit constitutionnel. Elle peut être encadrée, régulée, parfois contestée, mais elle ne saurait être criminalisée sans porter atteinte à l’équilibre républicain. Lorsque les leaders syndicaux sont traités comme des fauteurs de troubles, c’est l’ensemble du dialogue social qui vacille.
Dès lors, une interrogation s’impose : le Gabon est-il encore ce pays de droit, tant vanté dans les discours officiels ? Ou assiste-t-on, sous couvert d’ordre public et de stabilité, à une résurgence de réflexes sécuritaires que l’on croyait révolus ?
La gouvernance de Brice Clotaire Oligui Nguema se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Gouverner, ce n’est pas seulement restaurer l’autorité de l’État ; c’est aussi accepter la contradiction, protéger les libertés, garantir l’indépendance de la justice et refuser toute confusion entre critique sociale et menace politique. La Transition, puis le nouveau cycle institutionnel, avaient suscité un immense espoir. Celui d’un Gabon apaisé, respectueux des droits humains, où la parole ne se paie plus par la prison.
Mais l’accumulation des interpellations, des gardes à vue prolongées, des incarcérations de voix critiques brouille dangereusement ce cap. Elle nourrit le soupçon d’une gouvernance qui tolère mal la dissidence et privilégie la coercition au dialogue. À terme, c’est la crédibilité même du pouvoir qui est en jeu, sur le plan national comme international.
L’histoire récente du Gabon enseigne pourtant une leçon simple : la stabilité imposée par la peur est toujours illusoire. Un pays ne se pacifie durablement que par la justice, l’écoute et le respect des libertés. À défaut, les frustrations s’accumulent, les colères se taisent un temps, puis resurgissent avec plus de force.
Il appartient désormais aux autorités de répondre, non par des slogans, mais par des actes clairs : garantir la liberté de la presse, respecter l’action syndicale, encadrer strictement l’action des services de sécurité, et replacer la justice au cœur de la régulation démocratique. Sans cela, la promesse d’un Gabon nouveau risque de se dissoudre dans la continuité des vieilles pratiques, celles-là mêmes que la Transition jurait de combattre.
La question n’est donc plus seulement juridique. Elle est politique, morale et historique : quel État de droit voulons-nous réellement pour le Gabon ?



Laisser un commentaire