Gabon/Litige foncier : Après la réaction de la Mairie de Libreville, Claudine Ayo contre-attaque
Par Stive Roméo Makanga
Il est des litiges qui, au-delà des personnes qu’ils impliquent, mettent à nu les fragilités de l’État de droit. L’affaire foncière opposant Claudine Ayo Assayi à la mairie centrale de Libreville appartient à cette catégorie. Car derrière une querelle administrative en apparence classique se dessine une question autrement plus grave : celle du respect des compétences légales et de la hiérarchie des normes dans un Gabon en quête de refondation institutionnelle.
Les faits, d’abord. Certains documents exhibés par Claudine Ayo Assayi lors de notre entretien datent de 1976, année au cours de laquelle Ayo Adibet (sa génitrice) acquiert le terrain litigieux. À cette époque, la zone était encore occupée par des palétuviers. Depuis lors, l’espace a été assaini, viabilisé et rendu habitable, au terme d’un long processus d’aménagement humain. Le site n’a rien d’un no man’s land improvisé : il a même abrité, par le passé, une station-service Pizo, l’une des premières du Gabon appartenant à une femme, feu Ayo Adibet. Ce qui atteste de sa reconnaissance ancienne comme espace à vocation économique et urbaine.
“Le deuxième maire adjoint s’étonne de ce que je l’ai expressément cité dans ma correspondance au ministre de l’intérieur ? Lorsqu’il est allé rencontrer mes locataires et leur demander de ne plus payer les loyers, pourquoi ne pas avoir cherché à rencontrer la famille Ayo? Pourquoi la mairie ne m’a-t-elle pas contacté ?” s’indigne Claudine Ayo Assayi veuve Mavioga.
Et: “Il n’avait pas le droit d’aller perturber la quiétude de mes locataires. S’il y avait quelque chose à discuter, ils auraient dû contacter les bons interlocuteurs “
Il faut dire que la famille Ayo y est installée depuis près de cinquante ans. Ni l’administration coloniale tardive, ni les décennies du régime précédent, pourtant peu exemplaires en matière de gouvernance, n’avaient remis en cause cette occupation. D’ailleurs, lors de la construction de l’échangeur de I.A.I, l’ANUTTC s’était proposé de racheter le terrain auprès de feu Ayo Adibet, qui avait refusé toute proposition en deçà des efforts consentis. D’abord un chèque de 9 millions de francs CFA, puis un autre de plus de 35 millions de francs CFA.
Selon toute information, le patron de l’entreprise SOCOBA, le nommé Baloche, aurait entrepris des discussions avec feu Ayo Adibet, aux fins d’exploitation de ladite zone.
C’est donc avec étonnement, voire stupeur, que Claudine Ayo Assayi voit aujourd’hui la mairie de Libreville prétendre intervenir sur ce dossier foncier, bien connu des précédentes administrations.
“Je suis gênée aux entournures qu’un maire de Libreville puisse ignorer que la mairie n’a pas compétence foncière au Gabon “, confie-t-elle. Et pour cause : le droit est sans ambiguïté. En matière foncière, les communes ne disposent d’aucune compétence décisionnelle propre. Cette prérogative relève exclusivement de l’État central, à travers des institutions clairement identifiées.
Le cadre juridique est fixé par le décret n° 01500/PR/MHUEDD du 29 décembre 2011, portant création et organisation de l’Agence nationale de l’urbanisme, des travaux topographiques et du cadastre (ANUTTC), complété par le décret n° 0702/PR/MPITPTHTAT du 17 juillet 2013. Ces textes confèrent à l’ANUTTC la mission de gérer l’urbanisme, les travaux topographiques et surtout d’administrer et de sécuriser le cadastre foncier national. En conséquence, l’instruction, l’attribution ou la remise en cause des droits fonciers ne peuvent relever ni d’une mairie ni d’une collectivité locale, sauf disposition légale expresse inexistante à ce jour.
S’agissant en outre de terrains jouxtant des axes structurants majeurs, tels que la voie express ou des autoroutes, la compétence relève du ministère en charge des Travaux publics, ce qui renforce encore l’incongruité de l’intervention municipale.
Pourquoi, dès lors, la mairie de Libreville cherche-t-elle à se substituer à l’ANUTTC, au ministère des Domaines et du Cadastre, voire aux Travaux publics ? La question demeure entière. Plus troublant encore, le refus persistant du maire de recevoir Claudine Ayo Assayi, malgré plusieurs sollicitations formelles, dont un courrier daté du 21 janvier 2026, dont notre Rédaction a pu constater, et qui est resté sans réponse.
Ce silence administratif contraste avec les principes élémentaires de gouvernance : dialogue, contradictoire, transparence. Il nourrit l’idée d’une décision déjà arrêtée, indépendante des faits, du droit et de l’histoire du site.
“On connaît la mafia qui se passe dans ce pays. On arrache aux gabonais des parcelles bien situées, pour les revendre aux expatriés, afin qu’ils construisent des commerces. Mais ça ne se passera pas comme ça “ prévient la veuve Mavioga.
Au fond, cette affaire révèle un malaise plus profond. Dans un pays engagé dans une perspective censée restaurer la légalité républicaine, l’extension illégitime des pouvoirs municipaux en matière foncière constitue un signal préoccupant. Car lorsque l’administration locale s’affranchit des textes, ce n’est pas seulement un citoyen qui est fragilisé, mais la crédibilité même de l’État.
Loin d’être une querelle privée, le dossier Claudine Ayo Assayi pose donc une question essentielle : le Gabon de demain sera-t-il gouverné par le droit ou par des décisions improvisées, prises en dehors de toute compétence légale ? À cette interrogation, seule une réponse institutionnelle claire, fondée sur les textes et le respect des attributions de chacun, pourra éviter que l’arbitraire ne prenne durablement le pas sur la République.



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