Gabon/Penser la criminalité organisée pour sauver l’État : les leçons du colloque de l’Université Omar Bongo
Par Cadette Ondo Eyi
À l’amphithéâtre Isaac Nguema de la Faculté de Droit et des Sciences économiques de l’Université Omar Bongo, la seconde journée du colloque international consacré à la criminalité organisée en Afrique : acteurs, dynamiques et enjeux, a confirmé l’ambition d’un rendez-vous scientifique désormais structurant. Dans un contexte continental marqué par la montée des économies criminelles et l’hybridation des menaces, chercheurs et praticiens ont livré une radiographie sans concession, mais lucide, des dynamiques à l’œuvre.
La cinquième session, dédiée aux chefs de guerre, groupes armés et économie criminelle, a posé les bases d’une réflexion essentielle : la criminalité organisée ne saurait être comprise sans une analyse fine de ses trajectoires historiques et politiques. De l’étude comparée des parcours de Laurent-Désiré Kabila et Jean-Pierre Bemba à l’examen du rôle trouble de Corneille Nangaa dans les recompositions armées contemporaines, les intervenants ont mis en lumière une constante : l’imbrication croissante entre pouvoir politique, violence armée et logiques économiques. L’évocation des femmes enrôlées dans les mouvements extrémistes des monts Mandara a, quant à elle, révélé la complexité des rôles féminins dans ces systèmes, oscillant entre invisibilité, instrumentalisation et contrainte.
La sixième session a déplacé le regard vers les espaces carcéraux, décrits comme des foyers de structuration criminelle. Entre surpopulation, radicalisation et défaillance institutionnelle, notamment au Mali, la prison apparaît moins comme un lieu de réhabilitation que comme un incubateur de réseaux. Les débats ont insisté sur la nécessité de repenser le sens de la peine, en s’appuyant notamment sur des référents endogènes tels que la Charte de Kurukan Fuga, tout en conciliant impératifs sécuritaires et respect des droits fondamentaux.
Avec la septième session, la focale s’est élargie aux interactions entre police, justice et crime organisé. Une interrogation centrale s’est imposée : les dispositifs de régulation sont-ils à la hauteur des défis ou participent-ils, par leurs failles, à la reproduction du phénomène ? La faiblesse de la coopération policière au sein de la Cémac, l’insuffisance des dispositifs de sécurisation des frontières et les limites des protocoles de Kinshasa ont été pointées comme autant de vulnérabilités structurelles.
Les sessions suivantes ont approfondi les formes contemporaines de criminalité transnationale : trafics de drogues, faux médicaments, fraudes alimentaires et contrebande. Au Gabon, la criminalité alimentaire a été identifiée comme un risque sanitaire majeur, révélateur de l’emprise croissante des réseaux informels. Plus largement, les échanges ont souligné la fragilité des États face à des organisations criminelles capables d’exploiter les failles institutionnelles et les porosités frontalières.
Enfin, la neuvième session a mis en lumière l’essor de la criminalité environnementale, notamment à travers le braconnage dans le parc national des Plateaux Batéké et les conflits d’usage sur la presqu’île Mandji. Ici encore, l’économie criminelle prospère sur la rencontre entre ressources naturelles, marginalité territoriale et réseaux transnationaux.
Dans son allocution de clôture, le vice-recteur de l’Université Omar Bongo le Pr Owaye, représentant le recteur, a salué « deux journées riches en échanges et en réflexion », insistant sur la qualité des contributions et l’engagement des organisateurs malgré les conditions de travail contraignantes. Il a également souligné que ce colloque avait dépassé le cadre académique pour devenir un véritable espace de dialogue et de coopération, appelant à prolonger cette dynamique par des projets communs et des recherches collaboratives. Un hommage appuyé a été rendu à l’ambassade de France au Gabon pour son soutien déterminant.
Le représentant du ministre de l’Enseignement supérieur chargé de l’Innovation, Le Pr Brice Ibouanga a, pour sa part, insisté sur la nécessité de capitaliser ces travaux à travers la publication des actes du colloque. Il a salué la densité des communications et la pertinence des recommandations formulées, tout en rendant hommage à l’ensemble des parties prenantes, des chercheurs aux étudiants, en passant par les institutions partenaires.
Le colloque s’est achevé sur une note solennelle avec la remise des attestations aux communicants, venus de divers horizons d’Afrique centrale et de l’Ouest. Tous ont été unanimement salués pour la très haute qualité de leurs interventions, témoignant d’un niveau d’expertise remarquable et d’une volonté partagée de penser, depuis l’Afrique, les réponses à la criminalité organisée.
Au terme de ces travaux, une évidence s’impose : face à des réseaux criminels de plus en plus sophistiqués, la réponse ne peut être fragmentaire. Elle exige une refondation des États, une coopération régionale effective et une production intellectuelle capable d’éclairer l’action publique. C’est à cette condition que l’Afrique pourra espérer contenir un phénomène devenu systémique.
Que retenir ?
Ce colloque international, tenu à l’Université Omar Bongo, laisse apparaître plusieurs enseignements majeurs, à la fois analytiques et stratégiques. Au-delà de la richesse des communications, il dessine une véritable grille de lecture de la criminalité organisée en Afrique contemporaine.
- Une criminalité devenue systémique et protéiforme
Le premier constat est sans ambiguïté : la criminalité organisée n’est plus marginale. Elle s’inscrit désormais au cœur du fonctionnement de certaines économies et interagit directement avec les structures étatiques. Terrorisme, trafics transnationaux, cybercriminalité, criminalité environnementale ou encore fraudes économiques forment un système interconnecté, évolutif et difficile à circonscrire.
- Une imbrication croissante entre crime, politique et économie
Les analyses consacrées à Laurent-Désiré Kabila, Jean-Pierre Bemba ou Corneille Nangaa ont mis en lumière une réalité préoccupante : la porosité entre sphères politique, militaire et criminelle.
La figure de « l’entrepreneur de guerre » illustre cette hybridation où la conquête du pouvoir, l’exploitation des ressources et les logiques criminelles se confondent.
- Des États fragilisés et parfois contournés
Le colloque a souligné les limites structurelles des États africains :
Faiblesse des dispositifs de contrôle aux frontières, coopération régionale insuffisante (notamment en zone Cémac), risques de capture institutionnelle, défaillances du système pénitentiaire.
Dans certains cas, l’État apparaît moins comme un rempart que comme un espace infiltré ou instrumentalisé par les réseaux criminels.
- Des espaces critiques : prisons, frontières et zones grises
Trois espaces concentrent particulièrement les vulnérabilités :
Les prisons, devenues des lieux de reproduction et de structuration des réseaux criminels (radicalisation, recrutement, coordination), les frontières, souvent poreuses, facilitant les trafics (drogues, médicaments, armes, migrants) et des zones informelles, où s’entremêlent économie de survie et criminalité organisée.
- Une diversification des formes de criminalité
Les travaux ont mis en évidence une extension continue des activités criminelles :
Les trafics de faux médicaments et risques sanitaires, la criminalité alimentaire au Gabon, la cybercriminalité liée à la digitalisation, et la criminalité environnementale (braconnage, exploitation illégale des ressources).
Cette diversification traduit l’adaptation rapide des réseaux aux opportunités offertes par la mondialisation et les failles locales.
- L’urgence d’une approche globale et interdisciplinaire
Un autre apport central du colloque réside dans la convergence des disciplines : droit, économie, géographie, anthropologie, sécurité etc.
Aucune réponse sectorielle ne peut suffire. La criminalité organisée est un phénomène total, qui exige une coopération internationale renforcée, une articulation entre recherche et décision publique, des politiques publiques coordonnées.
- Repenser la réponse pénale et institutionnelle
Les échanges ont plaidé pour une refondation du système pénitentiaire (réinsertion vs reproduction du crime), un équilibre entre sécurité et droits fondamentaux, une valorisation des référents africains (ex : Charte de Kurukan Fuga), une meilleure production et diffusion du savoir (publication des actes).
- Le rôle stratégique de la recherche africaine
Enfin, le colloque affirme une ambition forte : produire une pensée africaine de la criminalité organisée. Il ne s’agit plus seulement d’importer des modèles, mais de construire des analyses enracinées dans les réalités locales pour éclairer l’action publique.
Ce colloque marque un tournant intellectuel : la criminalité organisée en Afrique n’est plus un phénomène périphérique, mais un fait structurant des sociétés et des États. Sa maîtrise suppose une transformation profonde des institutions, des politiques publiques et des cadres de pensée.
Autrement dit, comme l’ont suggéré les échanges, lutter contre la criminalité organisée revient désormais à repenser l’État lui-même.



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