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L’Afrique qui entreprend : la mécanique Tony Elumelu en ordre de marche

Il y a, dans la publication annuelle des résultats de la Fondation Tony Elumelu, quelque chose qui relève moins de la communication institutionnelle que du baromètre économique. Une manière, presque clinique, de prendre le pouls d’un continent dont la croissance se joue désormais autant dans les salles de marché que dans les incubateurs numériques de Lagos, Kigali ou Libreville.

Le 22 mars, la fondation a dévoilé les contours de sa 12e cohorte. Les chiffres, à eux seuls, disent l’essentiel : plus de 265 000 candidatures venues des 54 pays africains. Une marée silencieuse de projets, d’idées, d’ambitions, et, en creux, une réalité têtue : celle d’une jeunesse pour laquelle entreprendre n’est plus une option, mais une nécessité.

Car derrière cette inflation de candidatures, il y a une transformation plus profonde. L’Afrique ne cherche plus seulement des emplois ; elle tente, méthodiquement, d’en créer. En sélectionnant 3 200 entrepreneurs pour l’édition 2026, la Fondation Tony Elumelu ne distribue pas simplement 16 millions de dollars. Elle investit dans une hypothèse économique : celle selon laquelle le salut du continent passera par la multiplication de petites et moyennes entreprises capables de structurer des marchés encore fragmentés.

Le pari n’est pas théorique. Depuis le lancement du programme, plus de 24 000 entrepreneurs ont été accompagnés. Ensemble, ils ont généré 4,2 milliards de dollars de revenus et contribué à la création de 1,5 million d’emplois. Des chiffres qui, rapportés à l’échelle des économies africaines, restent modestes, mais dont la dynamique est, elle, incontestable.

À cela s’ajoute un autre levier, plus discret mais tout aussi stratégique : la formation. Avec 2,5 millions de jeunes formés via la plateforme TEFConnect, la fondation agit en amont, là où se fabrique la matière première de toute économie moderne — le capital humain. Dans une Afrique où l’accès à l’éducation entrepreneuriale demeure inégal, cette massification de la formation constitue sans doute l’un des apports les plus structurants du programme.

L’autre singularité du modèle Elumelu réside dans son souci d’inclusion. Près de 46 % des bénéficiaires sont des femmes. Ce chiffre n’est pas anecdotique. Il traduit une inflexion progressive des rapports économiques sur le continent, où l’autonomisation financière des femmes devient un facteur déterminant de croissance et de stabilité sociale.

Les retombées sociales, justement, dépassent le strict cadre des entreprises financées. Plus de 2,1 millions de personnes seraient sorties de la pauvreté grâce aux activités générées, avec un impact indirect sur plus de 4 millions de ménages. Autrement dit, chaque entrepreneur soutenu devient, à son échelle, un agent de redistribution.

Au Gabon, ces effets prennent une dimension plus tangible encore. Depuis 2015, 75 entrepreneurs ont bénéficié du programme, générant plus de 2,1 millions de dollars de revenus annuels cumulés et contribuant à la création de 6 015 emplois. Dans une économie encore largement dépendante des rentes extractives, ces initiatives dessinent les contours d’un modèle plus diversifié, moins vulnérable aux chocs exogènes.

Fondée en 2010, la Fondation Tony Elumelu s’inscrit dans une philosophie économique désormais bien identifiée : l’« africapitalisme ». Une doctrine qui postule que le secteur privé africain doit être à la fois le moteur de la croissance et un vecteur de transformation sociale. En mobilisant plus de 100 millions de dollars en capital d’amorçage, la fondation ne se contente pas de financer des entreprises ; elle tente d’installer un écosystème.

Reste une question, en filigrane : cette stratégie peut-elle changer d’échelle suffisamment vite pour absorber les millions de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail africain ? La réponse n’est pas encore écrite. Mais une chose est certaine : à défaut de résoudre seule l’équation du développement, la mécanique Elumelu en éclaire déjà une partie des inconnues.

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