Quand Pékin s’approprie silencieusement les minéraux critiques africains
Par Stive Roméo Makanga
Pendant que les chancelleries occidentales rivalisent de discours sur la transition écologique et que les grandes entreprises promettent un avenir « zéro carbone », une autre bataille, plus discrète mais infiniment plus stratégique, se joue dans les profondeurs du sol africain. Cobalt, lithium, terres rares, cuivre, nickel : ces minéraux critiques constituent le carburant invisible de l’économie du XXIᵉ siècle, batteries, satellites, intelligence artificielle, véhicules électriques.
Sur ce terrain décisif, la Chine n’est plus un simple concurrent. Elle est devenue la puissance dominante.
En effet, Pékin contrôle aujourd’hui plus de la moitié de la production mondiale de minéraux critiques et près de 90 % de leur raffinage et de leur transformation, l’étape la plus stratégique de la chaîne industrielle. Le pays assure également près de 70 % de la production mondiale de terres rares et environ 95 % de leur traitement lourd, indispensable aux technologies de pointe.
Cette situation n’est ni accidentelle ni improvisée. Elle est le fruit d’une stratégie industrielle planifiée depuis des décennies, pilotée par l’État chinois et exécutée par ses grandes entreprises publiques.
Les chiffres sont éloquents : en 1999, la Chine contrôlait environ 40 mines à l’étranger. En 2022, ce nombre atteignait 1 250 sites miniers répartis sur plusieurs continents, avec une présence particulièrement marquée en Afrique.
Dans cette guerre des ressources, Pékin a compris avant tout le monde que celui qui contrôle les matières premières contrôle aussi les technologies de demain.
La diplomatie du minerai
La méthode chinoise repose sur un mécanisme financier redoutablement efficace : les accords dits de Resource-Backed Finance.
Le principe est simple. Pékin accorde des prêts massifs à des États aux finances fragiles. En échange, ces derniers remboursent non pas en devises, mais en exportations futures de minerais.
Ces accords sont aujourd’hui présents dans plusieurs pays africains, notamment en République démocratique du Congo, en Éthiopie, au Soudan, au Zimbabwe ou encore en Guinée.
Pour des économies en manque de capitaux, l’offre paraît irrésistible. Mais la facture se révèle souvent lourde.
Opacité des contrats, ressources sous-évaluées, dépendance accrue et perte de contrôle sur les richesses nationales : les critiques se multiplient. En 2024, la Banque africaine de développement a ouvertement dénoncé ces mécanismes, estimant qu’ils échouaient à créer de la valeur locale et contribuaient à l’alourdissement de la dette du continent.
À cette architecture financière s’ajoute une autre arme : la puissance budgétaire de l’État chinois. Chaque année, plus de 200 milliards de dollars de subventions sont injectés dans les entreprises minières et industrielles chinoises.
Dans ces conditions, la concurrence devient quasi impossible. Aucun acteur privé occidental, aucun pays africain ne peut rivaliser avec une telle capacité de soutien public.
Cette domination économique s’installe souvent dans des contextes fragiles, marqués par l’instabilité politique et la faiblesse des institutions. Résultat : exploitation de la main-d’œuvre, dégradation environnementale et contournement des normes locales deviennent monnaie courante.
Les dégâts sociaux et écologiques commencent déjà à apparaître.
En 2025, en Zambie, des milliers de tonnes de métaux lourds toxiques ont été déversées dans la rivière Kafue River par une filiale d’un groupe minier chinois. Cette rivière constitue la principale source d’eau pour des millions d’habitants.
Dans la République démocratique du Congo, plusieurs millions de mètres cubes d’électrolytes se sont déversés dans les cours d’eau autour de Lubumbashi, poussant les autorités à suspendre les activités d’une entreprise chinoise.
Une enquête menée par plusieurs experts africains du secteur extractif pointe également l’implication d’acteurs liés à la Chine dans des activités d’exploitation minière illégale, responsables de dégradations environnementales graves et de menaces croissantes pour la santé, l’agriculture et les moyens de subsistance des populations locales.
Face à cette emprise, certains États africains commencent à réagir.
Depuis 2023, au moins treize pays ont instauré des restrictions sur l’exportation de minerais bruts, afin de favoriser leur transformation locale.
Le Malawi a ainsi interdit en 2025 l’exportation de minerais non transformés.
Le Kenya, le Nigeria, le Rwanda et la Tanzanie ont, de leur côté, instauré des exonérations douanières pour encourager l’assemblage de véhicules électriques.
Plus ambitieux encore, la République démocratique du Congo et la Zambie ont lancé une zone économique spéciale transfrontalière dédiée à la fabrication de batteries et de véhicules électriques le long de leur ceinture minière commune.
Mais ces initiatives se heurtent à des obstacles structurels majeurs : pénuries d’électricité, infrastructures insuffisantes, coûts énergétiques élevés, manque de capitaux et technologies hors de portée.
Or, dans l’économie mondiale qui se dessine, la maîtrise des minéraux critiques équivaut à une nouvelle forme de puissance géopolitique.
Pour l’instant, cette puissance est largement concentrée entre les mains de Chine. Pékin a réussi un tour de force : transformer l’Afrique non pas en partenaire industriel, mais en réservoir de matières premières bon marché alimentant sa propre révolution technologique.
L’enjeu pour les pays africains est désormais clair : reprendre le contrôle de leurs ressources. Cela suppose des mécanismes de gouvernance plus solides, une transparence accrue dans les contrats miniers et l’imposition de normes environnementales et sociales strictes aux partenaires étrangers.
À défaut, le continent risque de reproduire au XXIᵉ siècle le vieux schéma de l’économie coloniale : exporter ses richesses et importer la valeur ajoutée. Une dépendance qui, sous des habits nouveaux, perpétuerait la même logique d’extraction et de domination.



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