Ressources halieutiques en Afrique : la prédation méthodique de la Russie
Par Stive Roméo Makanga
La Russie avance rarement à visage découvert. Elle préfère les chemins de traverse, les récits vertueux et les opérations à double fond. La « Grande Expédition africaine » lancée à l’été 2024 en est une illustration exemplaire : sous l’apparence irréprochable de la science et de la coopération internationale se déploie une stratégie de prédation économique et d’influence géopolitique, parfaitement cohérente avec la trajectoire du pouvoir russe depuis la guerre en Ukraine.
Deux navires battant pavillon russe, l’Atlantniro et l’Atlantida, sillonnent depuis août 2024 les eaux africaines. Officiellement, ils sont mandatés par l’Agence fédérale russe des pêches ( Rosrybolovstvo ) pour réaliser la plus vaste étude jamais menée sur les ressources biologiques marines du continent. Dix-huit pays sont concernés, des chercheurs africains sont associés, et l’objectif affiché est noble : contribuer à la sécurité alimentaire et à la connaissance scientifique des stocks halieutiques.
Mais l’histoire récente nous a appris à nous méfier des récits officiels russes. Derrière le vernis scientifique, se dessine une stratégie bien plus prosaïque : identifier les zones les plus riches, cartographier les stocks exploitables et préparer le retour en force de la pêche industrielle russe en Afrique. La science devient ici un instrument de puissance, un outil de reconnaissance avancée au service d’intérêts économiques massifs.
Depuis les sanctions occidentales consécutives à l’invasion de l’Ukraine, la Russie cherche désespérément de nouveaux débouchés. Privée de certaines zones de pêche européennes et nord-atlantiques, elle se tourne vers des espaces où la gouvernance maritime est plus fragile et les capacités de contrôle limitées. L’Afrique de l’Ouest, et en particulier le Golfe de Guinée, apparaît comme une cible idéale.
Les documents stratégiques russes ne s’en cachent d’ailleurs qu’à moitié : l’expédition doit « élargir la géographie de la pêche russe ». Autrement dit, il s’agit moins de mesurer que de conquérir. Dans ce contexte, la frontière entre observation scientifique et exploitation halieutique devient dangereusement poreuse, ouvrant la voie à des pratiques qui s’apparentent à la pêche INN — illégale, non déclarée et non réglementée.
La situation au large de la Mauritanie est particulièrement révélatrice. Tandis que les navires « scientifiques » poursuivent leurs relevés, plusieurs bâtiments de pêche industrielle russes — véritables usines flottantes — opèrent déjà dans les mêmes zones, appuyés par un navire frigorifique chargé de la logistique et du stockage. La concomitance n’a rien d’un hasard : elle révèle la mise en place d’un dispositif intégré, où la recherche précède et accompagne l’exploitation.
La Mauritanie est pourtant l’un des écosystèmes les plus convoités et les plus fragiles de l’Atlantique Est. La multiplication des flottilles étrangères y exerce une pression croissante sur des stocks déjà menacés. Pour les pêcheurs artisanaux, cette montée en puissance industrielle se traduit par une concurrence écrasante et une paupérisation accélérée.
La pêche comme levier géopolitique
Au-delà de l’économie, la pêche devient pour Moscou un instrument d’influence. Les accords halieutiques ouvrent l’accès aux ports, aux infrastructures logistiques et, à terme, à une présence stratégique durable. Comme pour l’énergie, la sécurité ou l’armement, la Russie utilise les ressources naturelles comme monnaie d’échange diplomatique et comme levier de dépendance.
Cette stratégie s’inscrit dans une vision de long terme : s’implanter dans les zones où l’Occident recule, exploiter les failles de la gouvernance locale et transformer la coopération en rapport de force asymétrique. L’Afrique, une fois encore, se retrouve au cœur d’une rivalité de puissances dont elle risque de payer le prix écologique et social.
Le dilemme pour les États côtiers africains est cruel. Accepter les promesses russes d’investissements et de recettes immédiates, ou défendre la durabilité de leurs ressources et leur souveraineté maritime. Sans capacités de contrôle renforcées, sans transparence sur les captures réelles et sans stratégie régionale coordonnée, le risque est grand de voir les richesses halieutiques africaines disparaître au profit d’intérêts extérieurs.
La « Grande Expédition africaine » n’est donc pas un simple programme scientifique. Elle est le symptôme d’un monde où la pénurie de ressources attise les appétits, où la puissance se reconstruit par la prédation et où la science devient l’alibi commode de la domination. À l’Afrique de décider si elle veut être un partenaire souverain ou le prochain terrain de chasse d’un empire en quête de revanche.



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