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Suspension des réseaux sociaux : le Gabon désormais sous VPN

Par Stive Roméo Makanga

Depuis le 18 février 2026, le Gabon a franchi un seuil préoccupant dans la restriction des libertés publiques. En ordonnant la suspension des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national, la Haute Autorité de la Communication (HAC) a cru pouvoir reprendre la main sur un espace numérique devenu, selon elle, incontrôlable. Mais derrière l’argument de l’ordre public se dessine une réalité plus brutale : celle d’un pays qui tente de gouverner le XXIᵉ siècle avec des réflexes d’un autre âge.

Officiellement, la mesure vise à endiguer la prolifération de fausses informations, les discours de haine et les appels à la déstabilisation. Officieusement, elle s’apparente à une mise sous tutelle de la parole publique. Car la coupure généralisée des plateformes numériques, sans décision judiciaire préalable ni encadrement temporel clair, heurte de front les principes constitutionnels qui garantissent la liberté d’expression, la liberté de communication et la liberté de la presse. En démocratie, la fin ne justifie pas les moyens ; elle les oblige.

Cette décision frappe d’abord la presse. Dans un pays où les médias traditionnels demeurent fragiles, les réseaux sociaux sont devenus des vecteurs essentiels d’information, de diffusion et de contradiction. Les neutraliser revient à réduire l’espace du débat public, à confiner la critique et à raréfier la pluralité des voix. À l’heure où le Gabon traverse une phase politique sensible, c’est un signal désastreux envoyé à l’opinion et aux partenaires internationaux.

Mais le fait le plus révélateur n’est peut-être pas dans la décision elle-même ; il est dans sa contestation silencieuse. Car, loin d’avoir disparu, les réseaux sociaux continuent de prospérer… sous VPN. En quelques heures, l’usage des réseaux privés virtuels s’est généralisé. Téléphones, ordinateurs… : le pays s’est converti à la débrouille numérique. Le contournement est massif, assumé, presque banal. Il traduit une vérité crue : l’autorité a été défiée, et elle l’a été par la technologie.

Ce recours généralisé aux VPN n’est pas anodin. Il révèle une défiance profonde à l’égard des institutions, perçues comme incapables de concilier sécurité et libertés. En voulant fermer la porte, le régulateur a ouvert une brèche : celle de l’illégalité ordinaire, tolérée, parfois encouragée. Pire encore, l’État se retrouve spectateur d’un espace numérique qu’il prétendait maîtriser, mais qui lui échappe désormais totalement.

À cette fuite en avant s’ajoute une autre conséquence, plus insidieuse : la dégradation sévère de la qualité de la connexion Internet. Débits ralentis, instabilité chronique, services numériques perturbés : l’économie digitale, déjà fragile, en paie le prix. Entrepreneurs, étudiants, travailleurs indépendants voient leurs activités pénalisées. Là encore, le remède se révèle plus nocif que le mal.

Au final, la suspension des réseaux sociaux au Gabon apparaît comme une décision à courte vue, juridiquement fragile et politiquement contre-productive. Elle n’a ni restauré l’ordre informationnel, ni renforcé l’autorité de l’État. Elle a, au contraire, institutionnalisé le contournement, banalisé l’illégalité et fragilisé un peu plus l’État de droit.

Un pays ne se gouverne pas contre ses citoyens, encore moins contre son époque. À vouloir faire taire les réseaux sociaux, le Gabon a surtout appris une leçon amère : à l’ère numérique, la censure ne disparaît jamais la parole. Elle la déplace, la radicalise… et la fait passer sous VPN.

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