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Université de Mouila : Le Roi des Chantiers (LRC) engloutit près de huit milliards de FCFA pour un campus fantôme

Par Stive Roméo Makanga

Parfois, les chiffres parlent plus fort que les discours. Ils disent l’ampleur d’un renoncement, la banalisation d’une dérive, l’installation d’un système. L’affaire de l’Université de Mouila, confiée à l’entreprise Le Roi des Chantiers (LRC), en offre une illustration brutale.

Le projet devait symboliser l’ambition académique et territoriale du Gabon : doter la Ngounié d’un pôle universitaire structurant, financé par la Gabon Oil Company (GOC) à hauteur de 25 milliards de francs CFA. Une enveloppe conséquente, justifiée par l’enjeu stratégique d’aménagement du territoire et de formation des élites.

Or, pour lancer les travaux d’une université qui, à ce jour, demeure inexistante, l’entreprise LRC a perçu très exactement 7 milliards 750 millions de francs CFA. Soit 31 % du montant total prévu (7,75 milliards sur 25 milliards). Près d’un tiers des fonds destinés à l’ensemble du projet engagé d’emblée, pour un chantier dont la matérialité reste à démontrer.

Ce premier décaissement interroge d’autant plus que LRC, dirigée par AGANO ELEMBA Joseph, n’en est pas à son coup d’essai avec la GOC. L’entreprise a bénéficié de plusieurs financements publics pour des projets structurants, tous attribués de gré à gré, sans appel d’offres, sans mise en concurrence, sans transparence.

Les montants engagés donnent le vertige :

  • Voiries de Mandji : 4 462 000 000 F CFA
  • Hôpital de Mandji : 2 832 200 000 F CFA
  • Plateau sportif de Mandji : 892 500 000 F CFA
  • Terrain de football de Mandji : 773 500 000 F CFA
  • Remblais de sable POG : 1 835 600 000 F CFA

Tous ces projets ont été financés par la GOC. Tous n’ont pas été réalisés.

Plus troublant encore : les sommes effectivement perçues par LRC sont substantielles, bien que partielles par rapport aux montants contractuels :

  • Voiries de Mandji : 3 611 250 000 F CFA versés sur 4 462 000 000
  • Hôpital de Mandji : 849 600 000 F CFA versés sur 2 832 200 000
  • Plateau sportif : 267 800 000 F CFA versés sur 892 500 000
  • Terrain de football : 232 100 000 F CFA versés sur 773 500 000
  • Remblais de POG : 1 335 600 000 F CFA versés sur 1 835 600 000

Au total, plusieurs milliards de francs CFA ont donc été déboursés pour des infrastructures qui, sur le terrain, brillent par leur absence.

Nous ne sommes plus ici dans le registre du retard administratif, ni dans celui des difficultés techniques. Nous sommes face à une accumulation de marchés publics attribués de gré à gré, financés sur fonds d’une entreprise nationale stratégique, et dont l’exécution demeure invisible.

Le cas de l’Université de Mouila s’inscrit dans cette séquence. Comment justifier qu’un tiers du financement global soit mobilisé dès l’entame pour un projet qui, jusqu’ici, n’existe pas ? Quelle garantie de performance ? Quel mécanisme de contrôle ? Quelle responsabilité contractuelle ?

La question n’est pas seulement budgétaire ; elle est institutionnelle. La GOC, bras financier de l’État dans le secteur pétrolier, est censée incarner la rigueur stratégique et la rationalité économique. Or, à travers ces marchés successifs, elle apparaît comme le vecteur d’une distribution opaque de ressources publiques.

L’argument selon lequel les montants versés seraient inférieurs aux enveloppes initiales ne saurait constituer une ligne de défense. Car la réalité demeure : des fonds publics ont été engagés, versés, et les infrastructures ne sont pas sorties de terre.

La comparaison s’impose. Si Pascal Ogowe Siffon a été incarcéré pour un montant avoisinant les 10 milliards de francs CFA, tel que présenté dans les médias, le principe d’égalité devant la loi exige que toute personne ayant bénéficié de financements publics de cette ampleur pour des travaux non exécutés réponde devant les autorités compétentes.

Il ne s’agit ni d’un procès médiatique ni d’une condamnation anticipée. Il s’agit d’un impératif républicain : la redevabilité. AGANO ELEMBA Joseph, dirigeant de LRC, doit pouvoir expliquer, pièces à l’appui, l’usage des fonds perçus, l’état d’avancement réel des projets, et les raisons de leur non-exécution.

L’État gabonais ne peut plus se permettre ces zones grises. Chaque franc CFA issu des ressources nationales engage l’avenir collectif. Chaque marché de gré à gré sans résultat visible mine la crédibilité des institutions. Chaque chantier fantôme creuse un peu plus le fossé entre les promesses et la réalité.

Notre rédaction reviendra en détail sur d’autres financements reçus par LRC pour des travaux non exécutés. Car ce dossier dépasse la seule Université de Mouila. Il pose la question centrale de la gouvernance des entreprises publiques, du contrôle des marchés de l’État et de la cohérence de la lutte contre la corruption.

À l’heure où le pays proclame la restauration de l’autorité et la moralisation de la vie publique, l’exemplarité ne peut être sélective. Elle doit être totale ou elle ne sera qu’un slogan.

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