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Entre analyse et élucubrations : la ligne fragile de Jocelain Lebama

Par Stive Roméo Makanga

Le débat social au Gabon mérite mieux que des prises de position approximatives travesties en analyses économiques. Le récent communiqué du Syndicat des travailleurs des industries minières et métallurgiques du Gabon (STRIMM), consacré à la santé financière du groupe Eramet, en est une illustration troublante. Au cœur de la controverse : la parole de son Secrétaire général, Jocelain Lebama, dont les déclarations interrogent autant sur leur fondement que sur leur finalité.

Car avant même de discuter le contenu du texte syndical, une question de méthode s’impose : sur quelle légitimité repose une analyse aussi catégorique d’un groupe coté en bourse ? L’exercice exige, au minimum, une compréhension fine des marchés financiers, des mécanismes d’actionnariat, des équilibres de gouvernance et des contraintes propres aux multinationales extractives. Autant de champs dont rien, dans le parcours connu de l’intéressé, ne permet d’attester la maîtrise.

Dans son communiqué, Jocelain Lebama franchit un cap supplémentaire. Il ne se contente pas d’exprimer une inquiétude sociale ou de relayer les préoccupations des travailleurs ; il s’aventure à diagnostiquer des tensions au sommet du groupe, à évoquer des recompositions capitalistiques et à mettre en cause, nommément, des dirigeants. Une posture qui confine à l’expertise autoproclamée, sans que les fondements techniques ne suivent.

Il faut avouer que ce décalage entre l’assurance du propos et la fragilité des bases analytiques n’est pas anodin. Il participe d’une confusion des rôles, où le syndicalisme (outil légitime de défense des intérêts des travailleurs) se transforme en tribune d’interprétation économique hasardeuse. Or, dans un secteur aussi stratégique que celui des mines, où opère notamment la Compagnie minière de l’Ogooué, la rigueur du discours est une exigence, non une option.

Au-delà du contenu, c’est aussi la constance de la méthode qui interpelle. Depuis l’accession de sieur Lebama à la tête du STRIMM, les sorties médiatiques suivent un schéma désormais bien identifié : des déclarations tonitruantes, souvent dirigées contre Comilog ou sa maison-mère, suivies d’un silence rapide, sans prolongement concret sur le terrain. Le contraste entre l’intensité du discours et l’absence de mobilisation durable pose question.

Les faits, justement, apportent un éclairage sans concession. Les initiatives de terrain peinent à rassembler. Les réunions syndicales affichent une participation marginale, sans commune mesure avec les effectifs concernés. Ce déficit d’adhésion ne relève ni du hasard ni d’une prétendue apathie des travailleurs. Il traduit, plus probablement, une défiance croissante vis-à-vis d’une parole jugée déconnectée des réalités quotidiennes.

Le calendrier n’est pas neutre. À l’approche des élections professionnelles, dont le cadre a été récemment fixé par les autorités gabonaises, l’intensification de la communication du STRIMM ressemble à une stratégie de visibilité. Faute d’ancrage militant solide, l’espace médiatique devient un levier de substitution. L’agitation remplace la légitimité que confère, en principe, le soutien des travailleurs.

Ce glissement n’est pas sans conséquence. Il affaiblit la crédibilité du discours syndical dans son ensemble, au moment même où celui-ci devrait se concentrer sur des enjeux essentiels : conditions de travail, sécurité, rémunérations, dialogue social. En brouillant les priorités, il expose le syndicalisme à une forme de discrédit, préjudiciable à ceux qu’il est censé défendre.

L’histoire du mouvement syndical, au Gabon comme ailleurs, rappelle pourtant que ce droit s’est construit dans la lutte, parfois au prix de sacrifices considérables. Le détourner au profit de postures médiatiques ou d’analyses approximatives revient à en altérer le sens profond.

Au regard de ce qui précède, la question posée par l’épisode actuel dépasse la seule personne de Jocelain Lebama. Elle renvoie à une exigence plus large : celle d’un syndicalisme responsable, crédible et ancré dans le réel. Un syndicalisme qui éclaire, plutôt qu’il ne brouille. Qui mobilise, plutôt qu’il ne gesticule. Et qui, surtout, ne confond pas bruit et influence.

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