La très mystérieuse “loi Minko”, ou l’art gabonais de baptiser les textes avant de les lire
Par Stive Roméo Makanga
Au Gabon, nous avons ce talent rare : transformer un banal projet de loi administratif en saga politico-mystique nationale. Il suffit d’un nom, d’un ministre un peu exposé et de quelques publications Facebook bien senties pour que la machine à fantasmes tourne à plein régime. Ainsi est née la désormais célèbre « loi Minko », objet de conversations de taxi, d’indignations numériques et de commentaires d’experts improvisés en réglementation bancaire régionale.
Problème : la fameuse « loi Minko » n’existe pas.
Ou plutôt, elle n’existe pas sous cette forme personnalisée que certains lui prêtent avec une ferveur presque affective. Selon le document officiel dont nous avons obtenu copie, le texte en question porte le titre, infiniment moins sexy, de Projet de loi fixant certaines règles relatives à l’activité de crédit dans le secteur bancaire. On conviendra qu’il était difficile de faire du buzz ou une polémique virale avec un intitulé pareil. Il fallait donc lui trouver un visage. Ce sera Thierry Minko.
Pourtant, les faits sont têtus. Le texte a été adopté lors du Conseil des ministres du 23 octobre 2025 avant d’être transmis au Parlement en novembre de la même année. Traduction pour les amateurs de raccourcis : ce n’est pas Thierry Minko qui s’est réveillé un matin avec l’envie soudaine de terroriser les emprunteurs gabonais. Il s’agit d’une initiative gouvernementale, discutée, validée et portée par l’Exécutif dans son ensemble.
Mais à l’ère des indignations instantanées, pourquoi s’encombrer de nuances ?
Le plus ironique dans cette affaire, c’est que derrière le vacarme politique se cache un vrai sujet. Un sujet sérieux, lourd, presque explosif : celui des créances impayées qui étouffent progressivement le système bancaire gabonais. Car oui, les banques prêtent. Et oui, beaucoup d’emprunteurs ne remboursent plus. Résultat : établissements fragilisés, crédit raréfié, méfiance généralisée et économie sous tension.
Le document gouvernemental le reconnaît d’ailleurs sans détour. L’activité de crédit au Gabon est minée par la hausse des impayés, l’absence de mécanismes harmonisés de recouvrement et certaines pratiques financières plus ou moins élégantes. En clair : tout le monde veut du crédit, mais personne ne veut parler du remboursement. Sujet délicat dans un pays où le découvert bancaire est parfois considéré comme un droit constitutionnel non écrit.
Le gouvernement voulait donc encadrer davantage le secteur : imposer aux banques des produits adaptés aux capacités réelles des clients, renforcer la transparence sur les coûts du crédit, lutter contre certains taux usuraires et améliorer l’information des consommateurs. Sur le papier, l’intention semblait presque raisonnable. Ce qui, en politique, constitue souvent le début des ennuis.
Car le texte s’est rapidement heurté à un obstacle bien connu en Afrique centrale : la COBAC et son arsenal réglementaire communautaire. Plusieurs dispositions ont été jugées incompatibles avec le Règlement n°06/CEMAC/UMAC/CM/COBAC du 19 décembre 2025 relatif à la gestion des clients défaillants en matière de crédit. Résultat prévisible : le 8 mai 2026, l’Assemblée nationale a rejeté le texte dans sa version présentée.
Les députés, eux, ont soulevé des inquiétudes parfaitement classiques : protection des emprunteurs vulnérables, accès au crédit, procédures de recouvrement, conformité communautaire. Bref, les parlementaires ont fait ce que les parlementaires font parfois : rappeler qu’un texte mal arrimé juridiquement finit généralement dans les archives administratives.
Reste cette étrange manie nationale de personnaliser chaque réforme publique comme s’il s’agissait d’une aventure individuelle. Hier une “loi Untel”, aujourd’hui une “loi Minko”, demain probablement une “loi Quelqu’un”. Comme si l’État gabonais fonctionnait par initiatives solitaires de ministres surmotivés, et non par décisions collégiales du gouvernement.
Au fond, cette polémique raconte surtout notre rapport confus à la réforme économique : nous voulons des banques solides, mais des crédits faciles ; une finance moderne, mais sans contraintes ; une souveraineté économique, mais sans discipline financière. Quadrature du cercle tropical.
Une chose est néanmoins certaine : qu’on l’appelle “loi Minko” ou autrement, le problème des impayés bancaires, lui, ne disparaîtra pas avec un hashtag.



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