Arrestation du Grand Imam de Koulamoutou, foncier bradé et dérives internes : les errements d’une communauté musulmane livrée à l’improvisation
Par Stive Roméo Makanga
Il arrive que les institutions se délitent moins sous l’effet d’ennemis déclarés que par l’accumulation de renoncements, de silences et de complicités passives. L’affaire de l’arrestation et de l’incarcération du Grand Imam de Koulamoutou, Ismaël Mouango Orphé, ainsi que la vente illégale d’une parcelle appartenant à la Communauté musulmane du Gabon, en sont l’illustration la plus troublante. Deux dossiers distincts en apparence, mais reliés par un même fil conducteur : la faillite de la gouvernance sous l’autorité de Abdu-Razzaq Guy Kambogo, chef de la Communauté musulmane du Gabon.
Les faits remontent au 8 décembre 2025. Dans un enregistrement audio aujourd’hui largement relayé et dont notre Rédaction a obtenu copie, un certain Moussa Touré, qui selon les musulmans serait un ressortissant malien né au Gabon de parents maliens et résidant actuellement au Congo, se présente comme un acteur central des affaires islamiques gabonaises. Il se réclame de l’héritage de l’imam déchu Ismaël Ouceini Ossa, lequel a quitté le Gabon en 2019 après avoir fui le pays à la suite de fautes graves, allègue-t-on au sein de la Communauté musulmane.
Contre toute logique institutionnelle, Moussa Touré avait été nommé Secrétaire exécutif adjoint n°2 du Conseil supérieur des affaires islamiques du Gabon, par Abdu-Razzaq Guy Kambogo lui-même, avec le soutien affiché d’un homme désigné comme son mentor, Alboury Ndiaye. Une nomination critiquée, qualifiée comme ubuesque à plus d’un titre : depuis son investiture, l’intéressé n’aurait jamais regagné le territoire gabonais, n’aurait signé aucun acte de prise de fonction, mais détiendrait néanmoins des cachets officiels qu’il utiliserait pour parapher, depuis l’étranger, des documents engageant la communauté musulmane du Gabon, en violation flagrante des statuts en vigueur.
L’imam Ismaël Mouango Orphée
S’autoproclamant chef de fait de la communauté musulmane, Moussa Touré se serait arrogé le droit de nommer et démettre des imams, de désigner des représentants provinciaux, sans la moindre validation formelle. Plus grave encore, il aurait convoqué, depuis le Congo, une réunion virtuelle au cours de laquelle il a dissous le bureau provincial du Conseil supérieur des affaires islamiques de l’Ogooué-Lolo, avant de nommer un homme présenté comme son oncle, Moussa Moutou, également de nationalité malienne, comme représentant provincial, et un autre homme également présenté comme un parent, au titre de deuxième imam adjoint de la grande mosquée de Koulamoutou.
Extorsion, collecte frauduleuse et rupture interne?
Dans cette logique, semble-t-il de captation des ressources, Moussa Touré aurait exigé du Grand Imam Ismaël Mouango la vente de son véhicule de fonction, réclamant 40 % du produit de la transaction sous couvert d’une prétendue « réforme » du véhicule. Un « abus » dénoncé, contraire aux règles de gestion des biens communautaires.
Vue de Moussa Touré
Par la suite, des documents administratifs auraient été établis afin d’organiser des collectes de fonds dans les mosquées, sous prétexte de projets fictifs de construction d’écoles franco-arabes. Un réseau structuré se serait alors constitué, impliquant notamment :
– Effaghe Nkoghe Oumar, Grand Imam de Mouila,
– Ismaël Mouango Orphé, Grand Imam de Koulamoutou,
– Moussa Moutou, représentant adjoint du chef de la communauté dans l’Ogooué-Lolo,
– Moussa Touré, présenté comme deuxième Grand Imam de la mosquée de Koulamoutou.
Ces derniers, d’énoncés par de nombreux musulmans, auraient sillonné plusieurs provinces pour solliciter des contributions financières auprès des fidèles, à des fins qui, selon de nombreux témoignages, relevaient davantage de l’enrichissement personnel que de l’intérêt communautaire. De nombreuses contestations à ce sujet n’ont de cesse de s’alimenter.
L’arrestation d’un imam comme règlement de comptes?
La rupture serait intervenue lors d’un différend sur le partage des fonds collectés et la vente du véhicule du Grand Imam. N’ayant pas obtenu la totalité des sommes exigées, Moussa Touré est accusé d’avoir mis en place une stratégie de représailles. « Il rédige, depuis le Congo, une plainte au nom du Conseil supérieur des affaires islamiques du Gabon, y impliquant directement le chef de la communauté, avant de demander à son parent Moussa Moutou de la déposer au commissariat de Koulamoutou » dénoncent de nombreux musulmans.
Sans vérification approfondie à priori, la plainte est transmise au procureur, qui ordonne l’interpellation et l’incarcération immédiate du Grand Imam Ismaël Mouango Orphé, sans jugement préalable. Plus troublant encore, les autorités locales n’ont manifestement pas été informées que le plaignant résidait hors du territoire national depuis 2019. « À ce jour, Moussa Touré demeure libre à l’étranger, tandis que l’imam est privé de liberté » s’offusquent les musulmans.
Un foncier communautaire bradé dans l’opacité
Comme si cette affaire ne suffisait pas, un autre scandale est venu ébranler la communauté. La parcelle communautaire immatriculée sous le titre foncier n°19595, d’une superficie de 149 505 m², acquise légalement par ordonnance présidentielle en 2012, aurait fait l’objet d’une vente illégale et clandestine. « Des lots ont été cédés sans autorisation, avec l’accord du secrétaire exécutif Achille Moussavou Moussavou, qui a même invité les squatters à « régulariser » leur situation » confie un imam.
Résultat : double vente, escroqueries présumées, plaintes déposées, mis en cause en fuite et ouverture d’enquêtes par la Police judiciaire. « Là encore, les textes de la charte de gouvernance ont été foulés aux pieds. Bien que M. Abdu-Razzaq Guy Kambogo ait adressé une requête à l’ANUTTC, de nombreux indices laissent apparaître des complicités internes, tolérées ou couvertes par une direction défaillante » fait observer un imam.
Une responsabilité centrale : Abdu-Razzaq Guy Kambogo
Pour les musulmans, ces deux affaires révèlent une même réalité : tous ces égarements sont le produit direct de la gestion erratique de Abdur-Razzaq Guy Kambogo. Absence de contrôle, nominations hasardeuses, silence face aux abus, manque de vision stratégique : « sous son magistère, la communauté musulmane du Gabon s’est enlisée dans la désorganisation, la défiance et l’instabilité » dénoncent un imam.
Plus inquiétant encore, Moussa Touré continuerait d’exercer une influence déterminante depuis l’étranger, avec le soutien revendiqué d’Alboury Ndiaye, qui, dans un audio, affirme soutenir toutes ses initiatives et va jusqu’à menacer d’incarcération tout imam récalcitrant.
Face à cette dérive grave, la communauté musulmane du Gabon appelle désormais ouvertement à la démission de Abdu-Razzaq Guy Kambogo. Car à force de laisser prospérer l’arbitraire et l’illégalité, c’est l’autorité morale, la cohésion et la crédibilité même de l’institution qui sont en jeu. Et dans ce climat délétère, le pire n’est jamais très loin.



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