Branchements directs des casernes : faut-il vraiment incriminer les militaires dans les retards de paiement de l’État ?
Par Stive Roméo Makanga
Dans les débats récurrents qui entourent la situation financière de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG), la question des branchements directs s’impose désormais comme l’un des angles morts les plus sensibles de la gouvernance énergétique nationale. Selon les données récemment évoquées par le ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie, plus de 4 047 branchements directs seraient aujourd’hui recensés à travers le pays. Une situation qui aurait engendré, sur les cinq dernières années, une perte estimée entre 3 et 5 milliards de francs CFA pour l’opérateur chargé de la distribution d’eau et d’électricité.
Dans l’opinion publique, la tentation est grande de désigner des responsables immédiats. Parmi les cas souvent évoqués figurent les casernes militaires, dont certaines installations sont alimentées par des dispositifs qualifiés de « branchements directs ». Mais cette lecture, aussi rapide que commode, résiste mal à l’analyse.
Car les infrastructures militaires ne relèvent pas du régime ordinaire des abonnés de la SEEG. Juridiquement et budgétairement, elles appartiennent à la catégorie des « clients État », au même titre que les ministères, les établissements publics ou les grandes administrations. Leur consommation d’eau et d’électricité ne dépend donc pas d’un paiement direct des unités militaires elles-mêmes, mais d’une prise en charge par le budget général de l’État.
Autrement dit, lorsqu’un retard de paiement survient, il ne saurait être interprété comme une défaillance des forces de défense et de sécurité. Il s’inscrit bien davantage dans les mécanismes, souvent complexes, de la chaîne budgétaire publique. Les factures émises par la SEEG sont intégrées dans les dépenses de l’État, soumises aux arbitrages financiers, aux procédures administratives et, parfois, aux tensions de trésorerie qui caractérisent nombre d’économies dépendantes des ressources publiques.
Cette distinction est essentielle. Elle rappelle que le problème posé par les branchements directs ne relève pas d’une indiscipline institutionnelle des militaires, mais d’un dysfonctionnement plus structurel de l’administration énergétique et budgétaire.
D’ailleurs, les autorités n’ignorent pas la question. Depuis plusieurs années, les rapports techniques transmis aux plus hautes instances de l’État signalent régulièrement les anomalies qui affectent la gestion des consommations publiques : absence ou défaillance de certains compteurs, difficultés de facturation, imprécisions dans l’évaluation des volumes consommés. Autant d’éléments qui compliquent la relation entre l’opérateur énergétique et l’État, son principal client.
Dans ce contexte, la controverse actuelle apparaît moins comme une révélation que comme le symptôme d’un problème ancien : celui de la modernisation de la gestion publique des services essentiels. La question des branchements directs, loin d’être une simple affaire de factures impayées, renvoie en réalité à un enjeu plus vaste, celui de la transparence, de la rationalisation et de la responsabilisation de l’action publique.
Car dans toute économie moderne, la crédibilité de l’État repose aussi sur sa capacité à honorer ses propres obligations financières. À défaut, les opérateurs publics ou concessionnaires se retrouvent pris dans une équation insoluble : assurer un service vital à la population tout en absorbant les coûts d’une consommation institutionnelle mal maîtrisée.
Au fond, la polémique sur les casernes révèle surtout l’urgence d’un chantier plus profond : celui de la réforme de la gouvernance énergétique et budgétaire. Un chantier où la clarté des responsabilités importe davantage que la désignation hâtive de coupables.



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