Le 15, c’est le 15 : à Libreville, la révolte gronde chez les cordonniers mal chaussés de l’État
Par Jimmy Mandoukou
C’est un cri du cœur qui s’est mué en grondement sourd, puis en un ultimatum sec comme un couperet budgétaire. Ce mercredi 15 avril, dans la moiteur électrique d’une salle de Libreville, l’Intersyndicale des Régies Financières et Administrations Assimilés (IRFAA) a fait entendre une voix que les ors de la République feignaient jusqu’ici de ne pas saisir. Loin du vacarme des avenues et des sirènes des cortèges officiels, ce sont les rouages silencieux de l’État, ceux qui comptent, encaissent et paient, qui menacent aujourd’hui de se gripper. Et avec eux, c’est tout le pouls économique du pays qui pourrait bientôt connaître des ratés.
Une vue des syndicalistes
Car il y a dans la colère glaciale de ces hommes et de ces femmes de la DGDI, du Trésor, des Marchés Publics ou des Agences Judiciaires de l’État, le parfum amer d’un paradoxe devenu insoutenable. Eux, les « mamelles de l’État », comme aime à le rappeler leur porte-parole Judicaël Mbadinga Bissagou, se décrivent volontiers comme les cordonniers les plus mal chaussés de la République gabonaise. La métaphore est usée, mais elle épouse ici la chair d’une réalité administrative que trois ans de patience n’ont pas réussi à adoucir.
Une phase de la mobilisation
Sima Meyo, président du syndicat de la DGDI, a planté le décor d’une voix où la lassitude le disputait à une détermination presque procédurale. Il y a dans son récit la chronique méticuleuse d’un dialogue de sourds, une valse-hésitation des agendas qui ressemble à s’y méprendre à une fuite en avant. « Le 26 février 2026, nous sommes convoqués à Arambo pour une prise de contact. Comme si de rien n’était. Comme si les cahiers de doléances, les travaux préparatoires, les nuits de négociation pendant la Transition n’avaient jamais existé, » a-t-il déploré, le regard fixé sur une ligne d’horizon où les promesses s’évaporent au rythme des reports de calendrier. Il décrit des réunions où l’on parle « cadrage » quand les agents espèrent « régularisation », où l’on propose des ajustements « au compte-gouttes » quand on attendait une transfusion massive de considération.
Le propos de Sima Meyo est celui d’un comptable du temps perdu : « On nous dit qu’on va recruter, actualiser. Si ce mois-ci on régularise 100 personnes, c’est beaucoup ! Nous n’avons pas jugé utile de discuter là-bas. Le travail a été fait, remis officiellement. Il faut appliquer, pas recommencer. » Face à cette lenteur administrative qui confine au mépris, la base a tranché. L’invitation en urgence de vendredi dernier a été poliment, mais fermement, déclinée. Une manière de signifier que le temps de la simple écoute est révolu.
Et puis, il y a eu la prise de parole de Judicaël Mbadinga Bissagou, plus incisive, plus politique, habile à manier le scalpel du ressenti populaire. Il a déroulé l’implacable comptabilité du sentiment d’injustice, rappelant le temps où le slogan national était « Le 12, c’est le 12 ». « Un an plus tard, on revient à dire : Le 15 c’est le 15 ! », ironise-t-il, faisant allusion aux promesses de régularité des paiements qui semblent se dérober comme un mirage à l’approche du milieu du mois. « Nous avons terminé notre devoir le 12 avril 2025. Nous avons accompagné, aidé à gagner, aidé à s’asseoir. Nous avons été des observateurs patients, laissant l’enfant faire ses premiers pas jusqu’en décembre 2025. Cela fait trois ans. Trois ans de patriotisme, de sacrifices extrêmes. »
C’est là que le bât blesse et que l’amertume déborde du cadre strictement corporatiste. Mbadinga Bissagou pointe du doigt ce qu’il nomme sans ambages le « deux poids, deux mesures ». Pendant que les agents des régies financières s’échinent dans l’ombre à produire la richesse nationale, les distributions de « bonus tous azimuts » semblent pleuvoir ailleurs. Il énumère avec une précision chirurgicale : les voitures flambant neuves pour les camarades du ministère chargé des personnes à mobilité réduite – « ils ont même paradé avec Oskar », lâche-t-il avec un sourire entendu ; les avantages accordés aux enseignants, « ceux qui nous ont appris à lire et à écrire » ; les égards réservés aux blouses blanches du serment d’Hippocrate ; et, sans même s’y attarder vraiment tant l’écart est béant, le traitement réservé aux « corps habillés », devenus selon lui « les mieux traités de la République ».
« Nous n’avons rien contre ces efforts financiers, tempère-t-il. Mais ceux qui sont à la source, ceux qui produisent ces moyens, sont ici présents. Paradoxe : nous devenons les cordonniers mal chaussés. » Et de lancer, tel un mantra repris en chœur par l’assistance : « Régie financière égale à ? Zéro ! »
Dans ce théâtre d’ombres budgétaires, une scène presque ubuesque est venue incarner la confusion régnant au sommet. Alors que le ministre délégué semblait acquiescer à la nécessité de signer un arrêté conjoint tant attendu, une voix off, qualifiée par le porte-parole de « hibou », aurait arraché le micro pour rappeler que « normalement en principe il y a un arrêté depuis le 12 ». Une cacophonie qui, aux yeux des syndicalistes, n’est que le symptôme d’un pouvoir qui tourne en rond quand il ne tourne pas le dos.
L’Assemblée Générale s’est donc achevée sur une résolution dont la sobriété n’a d’égale que la force de frappe potentielle. La base s’est prononcée de manière « unanime et solennelle » : le respect absolu de la date du 15 pour le virement des accessoires de solde, et la signature immédiate d’un arrêté conjoint entre les ministères de l’Économie, du Budget et du Pétrole pour encadrer l’application des résolutions de la Transition. Pour contraindre la tutelle à ne plus jouer la montre, la décision est tombée, sans sous-titres ni fioritures : le dépôt, « dès aujourd’hui », d’un préavis de grève.
Le message est limpide. Après avoir été les architectes discrets du financement de la reconstruction nationale, les agents des régies financières ne veulent plus être les oubliés du banquet républicain. À trop vouloir compter les gouttes d’eau qu’on leur accorde, c’est la source elle-même qui menace de se tarir.



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