Niger/Uranium : le général Tiani mis face à ses « contre-vérités »
Par Stive Roméo Makanga
Les relations déjà profondément dégradées entre le Niger et le groupe nucléaire français Orano connaissent un nouvel épisode de tension. Après les déclarations du général Abdourahamane Tiani, qui a mis en cause la France dans la gestion de l’uranium nigérien et évoqué l’existence de transferts vers la Russie, l’entreprise française oppose une série de démentis et rappelle les conditions dans lesquelles elle affirme avoir exercé ses activités dans le pays avant le coup d’Etat du 26 juillet 2023.
Lors d’une interview accordée à la télévision nigérienne, le 27 juillet 2026, le chef de l’Etat nigérien s’en est notamment pris aux relations entretenues par la France avec la Russie dans le secteur nucléaire. « La France envoie discrètement ses résidus d’uranium en Russie pour être retraité », a-t-il affirmé.
Une version que conteste Orano. En effet, le groupe assure ne disposer aujourd’hui d’aucune implantation en Russie, n’y employer aucun salarié et n’avoir aucun contrat en cours avec des entreprises russes concernant l’achat ou la vente d’uranium naturel, son retraitement ou son enrichissement.
L’entreprise reconnaît toutefois avoir entretenu par le passé des relations commerciales avec la Russie. Elle indique ainsi avoir achevé, en septembre 2022, l’exécution d’un contrat conclu deux ans auparavant avec Rosatom. Celui-ci portait sur 1 150 tonnes d’uranium recyclé destinées à être converties puis réenrichies dans l’usine de Seversk, en Russie. Selon Orano, le combustible issu de cette opération devait alimenter des réacteurs nucléaires russes. Le groupe insiste sur le fait que cet accord, signé en 2020, était antérieur au déclenchement de la guerre en Ukraine et qu’il est désormais « intégralement soldé ».
Depuis le début du conflit, affirme encore l’entreprise, son dispositif de vigilance a été renforcé afin de garantir le respect des sanctions imposées à la Russie. Une cellule chargée de leur analyse aurait notamment été constituée, parallèlement à la mise en place d’une procédure de contrôle et d’autorisation préalable pour les activités pouvant impliquer des acteurs russes ou se dérouler, même partiellement, sur le territoire de la Fédération de Russie.
Mais la controverse dépasse largement la question russe. Elle renvoie à un contentieux plus ancien et politiquement sensible : celui des conditions dans lesquelles l’uranium nigérien a été exploité pendant plusieurs décennies et des bénéfices que le Niger en aurait réellement retirés. Sur ce terrain, le pouvoir installé à Niamey depuis le renversement du président Mohamed Bazoum, en juillet 2023, a fait de la reconquête de la souveraineté sur les ressources naturelles l’un des marqueurs de son discours politique.
Face aux accusations selon lesquelles la France aurait bénéficié gratuitement, ou à des conditions particulièrement avantageuses, de l’uranium nigérien, Orano avance une tout autre lecture.
Le groupe rappelle que, depuis la création des sociétés minières SOMAÏR, COMINAK et IMOURAREN, l’Etat nigérien percevait des retombées économiques directes provenant notamment des redevances minières, des impôts, des taxes et des dividendes. Il souligne également que l’Etat détenait plus de 30 % du capital de chacune de ces trois sociétés et qu’il gérait de manière indépendante la part de production correspondant à sa participation.
Suivant ce mécanisme, les sociétés minières vendaient leur production à leurs différents actionnaires au prorata de leurs participations respectives. Orano rejette donc l’idée d’un uranium simplement mis à la disposition de la France sans contrepartie économique pour le Niger.
A ces revenus directs venaient, selon l’entreprise, s’ajouter des retombées indirectes, notamment les salaires versés aux employés des sociétés minières ainsi que les achats réalisés auprès d’acteurs locaux. Orano estime que ces dépenses ont participé au développement économique de la région d’Agadez, cœur historique de l’industrie uranifère nigérienne.
Le groupe invoque également son engagement en faveur de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), qu’il dit soutenir depuis sa création, en 2003. Il affirme publier chaque année les montants correspondant à ses paiements liés aux activités extractives au Niger.
Depuis le coup d’Etat de juillet 2023, toutefois, le différend économique s’est progressivement transformé en confrontation juridique et politique. Les nouvelles autorités nigériennes ont engagé une politique de reprise en main du secteur minier, dans un contexte de rupture plus générale avec Paris. Orano considère, pour sa part, que plusieurs décisions prises depuis lors portent atteinte aux titres miniers qui lui avaient été accordés, aux accords conclus entre actionnaires ainsi qu’au cadre juridique applicable au Niger.
L’entreprise affirme que ces mesures lui causent d’importants préjudices. Après plusieurs tentatives de règlement amiable qu’elle dit être restées sans réponse, elle indique avoir engagé plusieurs procédures d’arbitrage devant les juridictions internationales compétentes afin d’obtenir réparation.
Le groupe va plus loin en se réservant la possibilité d’engager d’autres actions, y compris pénales et à l’encontre de tiers, si des matières sur lesquelles il estime disposer de droits venaient à être préemptées ou utilisées en violation de ses droits d’enlèvement.
Derrière la bataille des chiffres et des contrats se joue ainsi un conflit plus profond sur le récit même de plusieurs décennies d’exploitation de l’uranium nigérien. D’un côté, le pouvoir du général Tiani inscrit la question minière dans une politique de souveraineté économique et de remise en cause des relations historiquement entretenues avec la France. De l’autre, Orano défend la légalité des accords qui encadraient ses activités et conteste l’idée selon laquelle le Niger aurait été privé de toute contrepartie économique.
Les déclarations du 27 juillet et la réponse de l’industriel français illustrent, une nouvelle fois, l’ampleur du fossé entre les deux parties. Au-delà de la controverse sur les relations avec la Russie, c’est désormais devant les instances internationales que pourrait se jouer une partie du contentieux opposant le Niger à l’un des acteurs historiques de son industrie de l’uranium.



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