AGASA : derrière l’amélioration des recettes, le SYNATA conteste le récit de la direction générale
Par Stive Roméo Makanga
L’amélioration des performances financières de l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA), mise en avant par son directeur général, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, est au cœur d’une nouvelle controverse sociale. Dans une longue mise au point, le Syndicat national des travailleurs de l’AGASA (SYNATA) conteste la lecture présentée par le dirigeant de l’établissement public et affirme que les principales réformes ayant permis de mieux identifier et sécuriser les recettes sont antérieures à son arrivée. Documents administratifs et audits à l’appui, l’organisation syndicale remet également sur la table la question de la gestion des ressources humaines et d’un conflit social qui dure depuis plusieurs mois.
À qui attribuer le redressement des performances financières de l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA) ? Derrière cette interrogation comptable se joue désormais une bataille de récits entre la direction générale de l’établissement et son principal syndicat.
En effet, dans un entretien publié jeudi 13 août par L’Union, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, directeur général de l’AGASA depuis octobre 2024, dressait un bilan favorable des « réajustements opérationnels » engagés depuis son arrivée. Le dirigeant évoquait notamment le renforcement du système de recouvrement des recettes, leur traçabilité et la mise en place d’un contrôle financier.
Selon les chiffres qu’il avançait, les recettes de l’Agence seraient passées de 1,9 milliard de francs CFA à 2,4 milliards en 2024, puis à 2,9 milliards en 2025. Les résultats du premier semestre 2026 confirmeraient, selon lui, cette tendance.
Dans une analyse de situation produite en réaction à cette interview, le syndicat affirme que les mécanismes ayant permis d’améliorer la collecte des recettes ont commencé à être élaborés plusieurs années avant la nomination de l’actuel directeur général. L’organisation entend ainsi replacer les résultats récents dans une histoire institutionnelle qui remonte au moins à 2022.
Cette année-là, rappelle le SYNATA, la direction générale de l’époque avait annoncé un budget réalisé de 1,6 milliard de francs CFA. Une situation jugée suffisamment préoccupante pour que soient évoquées d’éventuelles conséquences sur les effectifs et les rémunérations.
Le syndicat affirme alors avoir entrepris son propre travail de compilation des rapports d’activité produits par les services techniques de l’AGASA sur l’ensemble du territoire. Selon ses calculs, le niveau d’activité correspondant aux prestations réalisées aurait avoisiné 3,4 milliards de francs CFA, soit plus du double du montant alors annoncé.
Pour le SYNATA, cette différence constituait moins la preuve d’une insuffisance d’activité que celle de défaillances dans l’identification, la sécurisation et la comptabilisation des recettes.
Le syndicat indique avoir porté ses conclusions devant Charles Mvé, alors ministre de l’agriculture, ainsi qu’auprès de la présidence de la République et du comité tripartite constitué pour examiner la situation.
La controverse devait ensuite déboucher sur un travail d’audit plus large. Un protocole d’accord signé le 7 mars 2023 entre la direction générale et le SYNATA, sous la supervision du secrétariat général du ministère de l’agriculture, prévoyait notamment deux missions : l’une confiée à Deloitte sur les questions financières, l’autre à AIC Consulting concernant les ressources humaines.
Les audits au centre de la bataille des chiffres
Selon les éléments rapportés par le SYNATA, les conclusions de Deloitte ont mis en évidence d’importantes faiblesses dans les procédures financières de l’Agence. Le cabinet aurait notamment constaté l’absence de procédures formalisées de facturation, d’encaissement et de recouvrement, alors que la procédure de règlement des fournisseurs était, elle, établie.
Les recettes enregistrées entre 2020 et 2022 n’auraient, par ailleurs, pas pu être certifiées par le commissaire aux comptes FIDUGE.
Surtout, 21 prestations susceptibles de générer des revenus auraient été identifiées. Sur six d’entre elles seulement, l’évaluation aurait atteint 1,88 milliard de francs CFA. Le SYNATA voit dans ce chiffre une confirmation de l’alerte qu’il avait lancée dès 2022 sur la sous-évaluation du potentiel financier de l’Agence.
L’audit consacré aux ressources humaines aurait, pour sa part, relevé plusieurs anomalies : différences entre les effectifs et les fiches disponibles, incohérences entre certains contrats et bulletins de salaire, ainsi que des défauts d’immatriculation auprès d’organismes sociaux et fiscaux. Le document syndical affirme notamment que 19 agents n’étaient pas immatriculés à la CNSS, 166 à la CNAMGS et 111 auprès de l’administration fiscale, alors que des prélèvements auraient été effectués sur leurs rémunérations.
Pour le syndicat, ces audits constituent un élément central de la chronologie : ils ont été réalisés en 2023, soit avant l’arrivée de Jean Delors Biyogue Bi Ntougou à la direction générale.
La sécurisation des recettes, autre point de désaccord
Le SYNATA souligne également le rôle joué par la direction de M. Kabounou dans la sécurisation des encaissements. C’est sous celle-ci, affirme le syndicat, qu’aurait été décidée la mise en place d’un guichet du Trésor au sein de l’AGASA et le versement direct auprès des Trésors provinciaux des recettes générées à l’intérieur du pays.
Cette organisation devait réduire la manipulation directe des fonds et renforcer la traçabilité entre les prestations effectuées, les sommes encaissées et celles effectivement comptabilisées.
Le syndicat reproche toutefois à la direction actuelle d’avoir fragilisé certains de ces mécanismes. Il cite notamment le fonctionnement de la délégation provinciale de l’Estuaire et affirme que, pendant une période, certaines pièces remises aux opérateurs économiques n’auraient plus porté le cachet du Trésor public.
Le SYNATA soutient également qu’un dispositif de contrôle interne, qu’il dit avoir proposé, aurait permis en 2025 d’identifier un écart entre les montants encaissés par le Trésor public et ceux déclarés par l’Agence comptable. Il affirme que le suivi de ces opérations aurait ensuite été retiré au conseiller qui en avait la charge. À l’appui de cette version, le syndicat cite notamment deux documents administratifs datés du 14 mai et du 6 octobre 2025.
Ces affirmations, particulièrement sensibles, constituent la version du SYNATA et appelleraient, sur ces différents points, une réponse détaillée de la direction générale.
La gestion des ressources humaines cristallise le conflit
La controverse dépasse cependant la seule question des recettes. Elle porte également sur la politique de ressources humaines.
Dans son entretien à L’Union, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou défend notamment le programme « Agasa Compétence », présenté comme un dispositif visant à mieux identifier les compétences internes, à renforcer la formation et à privilégier la méritocratie.
Le SYNATA oppose à cette présentation plusieurs décisions d’affectation qu’il considère comme incompatibles avec le principe d’adéquation entre les profils professionnels et les fonctions exercées.
Le syndicat cite notamment le cas d’une responsable affectée au poste d’inspection frontalier de l’aéroport, ainsi que les changements de fonctions d’agents spécialisés dans la communication et l’informatique. Il estime également que les nouvelles affectations décidées par la note de service du 26 juin 2026 ne respecteraient pas, dans plusieurs cas, les critères statutaires prévus par le décret du 21 mai 2014 organisant l’AGASA.
Plus grave encore, le SYNATA rapporte des observations formulées lors d’une réunion du collectif des administrateurs, le 30 avril 2026. Selon le compte rendu invoqué par le syndicat, des membres de cette instance auraient notamment évoqué une « gestion peu orthodoxe du personnel caractérisée par l’abus du pouvoir », une « gestion calamiteuse des ressources humaines » ainsi qu’un « climat délétère qui persiste ».
Le SYNATA attribue également au directeur général cette déclaration : « Je privilégie la loyauté à la compétence », qui aurait été rapportée lors de cette même réunion. La direction de l’AGASA devrait pouvoir préciser le contexte et l’interprétation qu’elle donne à cette phrase.
Une embellie financière qui ne met pas fin au conflit social
La durée même du conflit fait également l’objet de versions divergentes. Dans L’Union, le directeur général estime que les tensions les plus fortes ont été relativement brèves et assure que la situation s’est depuis apaisée.
Le SYNATA décrit une chronologie sensiblement différente. Il fait remonter les premières contestations à 2022 et situe le début du conflit avec l’actuelle direction à avril 2025. Il mentionne une grève en octobre 2025, deux préavis de grève et plusieurs saisines des autorités politiques, administratives et du conseil d’administration.
La réunion de conciliation du 30 avril 2026 est également invoquée pour démontrer que les tensions demeuraient présentes un an après leur apparition.
À cette querelle sociale s’ajoute enfin une inquiétude financière. Le syndicat affirme que plus de 60 recrutements auraient été réalisés alors que la masse salariale absorberait près de 90 % des recettes de l’Agence. Il fait également état de 228 millions de francs CFA de cotisations CNSS et CNAMGS qui n’auraient pas été reversées depuis le deuxième trimestre 2024.
Là encore, ces chiffres et accusations nécessitent d’être confrontés à la comptabilité de l’Agence et à la version de sa direction.
La confrontation entre le SYNATA et Jean Delors Biyogue Bi Ntougou révèle finalement un paradoxe. Les deux parties semblent reconnaître une amélioration des recettes de l’AGASA. Elles s’opposent en revanche frontalement sur les raisons de cette progression et sur la manière dont l’établissement est aujourd’hui administré.
Pour le syndicat, les performances actuelles sont l’aboutissement d’un processus engagé dès 2022 : identification du potentiel réel des recettes, audits de 2023, sécurisation des encaissements par le Trésor et développement du contrôle interne. L’actuelle direction considère, pour sa part, que les réajustements opérés depuis son arrivée ont contribué à améliorer les performances et le fonctionnement de l’institution.
Au-delà de cette bataille de paternité, le SYNATA réclame désormais le renforcement du contrôle interne, une traçabilité systématique des recettes, une meilleure adéquation entre les compétences et les postes, l’exploitation des 21 prestations génératrices de revenus identifiées par les audits et le respect des décisions du conseil d’administration.
La question posée dépasse ainsi les relations, particulièrement dégradées, entre une direction et son syndicat. Elle touche à la capacité d’un établissement public chargé de la sécurité alimentaire à transformer une progression de ses recettes en amélioration durable de sa gouvernance.
Car si les chiffres peuvent témoigner d’une embellie financière, ils ne suffisent pas, à eux seuls, à solder le débat. Entre les réformes engagées avant 2024, les mesures revendiquées par l’actuelle direction et les accusations formulées par les représentants du personnel, la clarification de la situation de l’AGASA passe désormais par une lecture rigoureuse de sa chronologie administrative, de ses comptes et des conclusions des différents audits.
C’est sur ce terrain documentaire, davantage que sur celui de la communication, que devrait finalement se trancher la controverse.



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