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Burkina Faso : RSF met au jour les rouages d’une « milice numérique » ciblant les journalistes

Par Stive Roméo Makanga

Une enquête de Reporters sans frontières plonge dans les coulisses du Bataillon d’intervention rapide de la communication (BIR-C), une nébuleuse numérique acquise au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré. Raids en ligne, photomontages, rumeurs, menaces : derrière l’activisme de ses membres se dessine, selon RSF, une mécanique de pression visant journalistes et voix critiques. Plus explosif encore, l’organisation affirme avoir retrouvé dans des échanges attribués au groupe le numéro du ministre burkinabè de la Défense. L’un des principaux membres identifiés récuse, lui, tout lien avec le pouvoir.

Au Burkina Faso, la bataille ne se livre plus seulement dans le fracas des armes. Elle se joue aussi, téléphone en main, sur Facebook, WhatsApp et les autres arènes numériques où s’affrontent désormais récits officiels, critiques du régime et bataillons de militants.

Dans une enquête publiée le 23 juillet 2026, Reporters sans frontières (RSF) s’est intéressée à l’un de ces groupes : le Bataillon d’intervention rapide de la communication, plus connu sous l’acronyme BIR-C. Derrière ce nom aux consonances militaires, un réseau d’activistes, de comptes anonymes et de personnalités affichant leur soutien au capitaine Ibrahim Traoré. Avec, dans leur viseur, ceux qui détonnent dans le paysage : journalistes, médias et voix critiques.

Selon RSF, le dispositif ne se résumerait pas à quelques internautes zélés tapotant frénétiquement sur leur clavier. L’organisation décrit une mécanique plus structurée, faite de campagnes coordonnées, de contenus trompeurs, d’insultes, de photomontages et, parfois, de menaces.

Plus embarrassant pour Ouagadougou, RSF affirme avoir retrouvé dans des conversations WhatsApp attribuées au groupe un numéro correspondant à celui du ministre de la Défense, le général Célestin Simporé. Sollicité à plusieurs reprises par l’organisation, celui-ci n’aurait pas donné suite.

Pour Arnaud Froger, responsable du pôle investigation de RSF, l’accumulation des éléments recueillis éloigne l’hypothèse d’une simple mobilisation spontanée de sympathisants. Elle ferait plutôt apparaître, selon l’organisation, les contours d’un réseau organisé.

Yousra Elbagir dans la machine à broyer numérique

La journaliste britannico-soudanaise Yousra Elbagir en a fait l’expérience.

Autorisée à entrer au Burkina Faso et à interviewer Ibrahim Traoré en avril 2026, la journaliste de Sky News consacre ensuite un documentaire à la situation du pays. Diffusé le 10 avril, le sujet tranche avec la communication des autorités. Il porte un regard critique sur la situation sécuritaire et l’évolution des libertés publiques, loin du récit triomphant de la reconquête territoriale.

La riposte ne tarde pas.

RSF dit avoir recensé des centaines de publications, principalement sur Facebook, destinées à discréditer la journaliste. Parmi les animateurs les plus actifs de cette offensive figure, selon l’organisation, Wangnin Zerbo, qui revendique lui-même son appartenance au BIR-C.

En douze jours, celui-ci aurait consacré vingt-six publications à Yousra Elbagir. La journaliste n’est bientôt plus seule visée : sa famille entre à son tour dans le champ de tir numérique. Photomontages, accusations et attaques personnelles s’accumulent.

À cette entreprise de dénigrement s’ajoute la désinformation. Yousra Elbagir serait sur le point d’être licenciée de Sky News. Elle aurait tenté d’obtenir de l’argent des autorités burkinabè. Une ancienne photographie la montrant en larmes est ressortie et détournée de son contexte.

Peu importe, semble-t-il, la véracité : dans cette bataille-là, il s’agit moins de convaincre que d’abîmer une réputation.

Quand les attaques en ligne débordent de l’écran

C’est ici que l’enquête de RSF devient autrement plus inquiétante. Car certains épisodes documentés interrogent sur une possible continuité entre le lynchage numérique et la coercition exercée dans le monde réel.

Le cas de Yacouba Ladji Bama, fondateur du média en ligne Bam Yinga, est cité. Après avoir critiqué Ibrahim Traoré, le journaliste est pris pour cible par Wangnin Zerbo en octobre 2023. Un mois plus tard, il reçoit un ordre de réquisition pour être envoyé au front.

Autre cas, plus saisissant encore : celui de Guezouma Sanogo, alors président de l’Association des journalistes du Burkina.

En mars 2024, celui-ci dénonce l’emprise du pouvoir sur les médias publics. RSF rapporte qu’une publication menaçante de Bationo de Kyon, présenté par l’organisation comme un autre membre du BIR-C, apparaît ensuite sur les réseaux sociaux. Le lendemain, le journaliste est arrêté par des hommes se présentant comme appartenant aux services de renseignement. Il est ensuite réquisitionné et passe quatre mois dans les rangs de l’armée.

La succession des événements ne suffit évidemment pas à démontrer, juridiquement, que les publications du BIR-C auraient provoqué les arrestations ou les réquisitions. Mais leur répétition dessine un climat. Celui dans lequel la désignation publique d’un journaliste comme adversaire peut précéder sa confrontation avec l’appareil coercitif de l’Etat.

«Aigle», le ministre et les conversations WhatsApp

C’est probablement le volet le plus sensible du dossier.

En examinant les numéros apparaissant dans des conversations WhatsApp attribuées au BIR-C, RSF affirme avoir identifié celui du général Célestin Simporé, ministre burkinabè de la Défense.

Dans ces échanges, l’intéressé serait désigné sous le pseudonyme d’«Aigle». Selon RSF, il serait notamment intervenu dans une opération de communication visant le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara.

L’objectif aurait été de diffuser l’idée qu’un numéro attribué au responsable ivoirien avait été découvert dans le téléphone d’un terroriste après une attaque au Burkina Faso.

Si elle était établie, une telle implication ferait évidemment changer de dimension au dossier : il ne serait plus seulement question d’activistes défendant avec virulence un régime qu’ils soutiennent, mais d’une possible porosité entre cette galaxie numérique et l’appareil d’Etat.

Le général Simporé, indique RSF, n’a pas répondu aux sollicitations de l’organisation.

Atiana Serge Oulon, le cas qui hante la presse burkinabè

Dans ce paysage déjà lourd, un nom revient : Atiana Serge Oulon.

Directeur de publication de L’Evénement et figure reconnue du journalisme d’investigation burkinabè, il est enlevé en juin 2024. Selon une précédente enquête de RSF, le journaliste aurait été détenu au secret au moins jusqu’à la fin de l’année 2025 dans une villa de Ouagadougou.

Après son enlèvement, rappelle RSF, l’écrivain Adama Siguiré, soutien du pouvoir et présenté par l’organisation comme membre du BIR-C, s’en était pris publiquement au journaliste.

L’affaire s’inscrit dans une dégradation plus générale du climat médiatique. RSF estime qu’au moins une douzaine de journalistes critiques ont été victimes d’enlèvements ou de réquisitions imputés aux autorités depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré au pouvoir.

Derrière les trajectoires individuelles apparaît ainsi une question beaucoup plus vaste : jusqu’où peut-on encore critiquer le pouvoir burkinabè sans être désigné comme ennemi de la nation ?

Contrôler le récit, coûte que coûte ?

Le Burkina Faso mène une guerre meurtrière contre les groupes jihadistes. Et dans cette guerre, l’information est devenue un front à part entière.

Qui contrôle quelle portion du territoire ? Combien de militaires et de civils sont tués ? Les opérations produisent-elles les résultats annoncés ? Quelle est la réalité derrière les communiqués ? Autant de questions journalistiques ordinaires qui prennent, dans un contexte de guerre et de crispation politique, une charge explosive.

C’est précisément là que se niche le danger : lorsque la critique d’une politique sécuritaire devient synonyme de défiance envers la patrie ; lorsque questionner une version officielle suffit à faire de son auteur un suspect ; lorsque journaliste, opposant et «ennemi» finissent par se confondre dans le même vocabulaire.

Le BIR-C, lui, nie être la courroie numérique du pouvoir.

Interrogé par RSF, Wangnin Zerbo reconnaît son appartenance active au groupe, qu’il compare à un «essaim d’abeilles», mais assure n’entretenir aucun contact avec les autorités. Il conteste également l’authenticité des conversations WhatsApp sur lesquelles s’appuie une partie de l’enquête.

La contradiction est de taille et doit être rappelée : les accusations reposent sur le travail d’enquête et les vérifications effectuées par RSF, tandis que l’un des principaux protagonistes mis en cause réfute certains éléments essentiels du dossier.

Reste une réalité plus difficile à balayer : le climat dans lequel travaillent les journalistes burkinabè.

Car une démocratie (ou un régime qui prétend gouverner au nom de l’intérêt collectif) ne se mesure pas seulement à sa capacité à combattre ses ennemis. Elle se mesure aussi à la place qu’elle laisse à ceux qui questionnent, enquêtent, contredisent et dérangent.

Le Burkina Faso affronte une crise sécuritaire d’une violence exceptionnelle. Mais la guerre contre le terrorisme ne peut transformer l’information en dommage collatéral. Ni faire du journaliste qui pose une question un adversaire à neutraliser.

À force de vouloir gagner la guerre du récit, un pouvoir court toujours le risque de perdre quelque chose de plus précieux : le droit de la société à connaître sa propre réalité.

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