« Vous ne pouvez pas détruire une base terroriste sans trouver des livres coraniques » : Ibrahim Traoré brise un tabou au Sahel
Par Stive Roméo Makanga
Au Burkina Faso, le discours du capitaine Ibrahim Traoré sur les ressorts du terrorisme sahélien semble désormais accorder une place beaucoup plus explicite à une dimension longtemps délicate à aborder : l’endoctrinement religieux. Dans plusieurs déclarations largement relayées sur les réseaux sociaux, le président burkinabè insiste sur le rôle de l’extrémisme religieux dans le recrutement d’une partie des combattants qui sévissent au Sahel. Une lecture qui fait disparaître de facto de son discours ses accusations récurrentes contre les « impérialistes », et qui introduit un élément supplémentaire dans son analyse du phénomène terroriste.
Lors d’un entretien accordé à la presse nationale burkinabè, Ibrahim Traoré s’est longuement attardé sur la question. Le chef de l’État estime notamment qu’une partie des jeunes qui rejoignent les groupes armés le font avec la conviction de défendre une cause religieuse. Une position qu’il présente comme issue de son expérience du terrain.
« Vous savez, le travail d’endoctrinement de l’Afrique a été profond. Il a été très profond. Quoi qu’on dise, il y a plein de jeunes qui rejoignent ces mouvements terroristes au nom de la religion. Ça, c’est une réalité indéniable. Si on passe à côté, si on ne se dit pas cette vérité, on aurait échoué », explique-t-il en substance.
Dès lors, le président burkinabè considère que la réponse au terrorisme ne saurait être exclusivement militaire. Elle devrait également investir le terrain idéologique et religieux. C’est dans cette perspective d’ailleurs qu’il évoque l’implication des responsables religieux dans l’élaboration d’un « discours alternatif » destiné à combattre les interprétations extrémistes utilisées pour recruter les jeunes. Cette orientation a également été évoquée dans le cadre des réflexions conduites au sein de l’Alliance des États du Sahel sur la lutte contre l’extrémisme violent.
« Donc, il faut qu’on mette les leaders religieux sur le travail. Ici, nous avons mis les gens sur un projet de discours alternatif […] parce que l’extrémisme est dangereux. Et c’est l’extrémisme qui amène les gens à rentrer dans ce genre de mouvement », poursuit Ibrahim Traoré.
Mais c’est surtout une autre partie de son intervention qui a suscité de nombreuses réactions. Le président du Faso y décrit ce que les militaires burkinabè disent découvrir après la prise de positions occupées par les groupes armés.
« La réalité, c’est quoi ? Vous ne pouvez pas détruire une base terroriste sans trouver des livres coraniques », affirme-t-il, avant d’expliquer que nombre de combattants seraient persuadés de mener un combat religieux. Pour lui, des prédicateurs participeraient à cet endoctrinement en présentant leurs adversaires comme des « mécréants » qu’il faudrait combattre.
Cette déclaration doit néanmoins être replacée dans son contexte. Ibrahim Traoré ne présente pas l’islam dans son ensemble comme la cause du terrorisme. Son propos vise explicitement l’extrémisme et l’utilisation de la religion comme instrument d’endoctrinement. Une distinction essentielle dans un Burkina Faso où l’islam constitue la religion d’une majorité de la population et où les communautés religieuses ont longtemps coexisté.
D’ailleurs, le chef de l’État burkinabè établit lui-même une différence entre les combattants de base, susceptibles selon lui d’être convaincus par une justification religieuse, et leurs dirigeants, auxquels il attribue des motivations essentiellement politiques. Il accuse ces derniers d’adopter des comportements en contradiction avec les prescriptions religieuses qu’ils invoquent auprès de leurs hommes.
« Très souvent même, ce sont des gens qui font tout ce qui est contraire à ce que la religion leur dit », affirme Ibrahim Traoré, évoquant notamment l’alcool, la drogue ou l’adultère. Il conclut que leur entreprise est avant tout « politique ». Son discours combine désormais cette accusation avec une reconnaissance très explicite du rôle de l’endoctrinement religieux dans la mobilisation des combattants.
Cette précision est importante dans un espace sahélien où les accusations contre la France et, plus largement, contre les puissances occidentales occupent une place considérable dans le débat public et sur les réseaux sociaux. Certaines publications vont jusqu’à présenter le terrorisme comme une création essentiellement occidentale. Or, une telle explication monocausale ne correspond pas à la complexité documentée de la crise.
Les principaux groupes actifs dans la région revendiquent eux-mêmes leur inscription dans la mouvance djihadiste internationale. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) est affilié à Al-Qaïda, tandis que d’autres organisations se réclament de l’État islamique. En 2026, la violence liée à ces organisations demeure particulièrement importante dans le Sahel. Les données compilées par l’ACLED montrent notamment une progression considérable des incidents associés aux groupes djihadistes au cours de la dernière décennie.
Cependant, réduire la crise à sa seule dimension religieuse serait tout aussi insuffisant. Les analyses consacrées au Sahel mettent également en évidence la faiblesse de la gouvernance dans certaines zones, la pauvreté, les tensions communautaires, la marginalisation de territoires périphériques, les effets du changement climatique ainsi que les abus commis contre certaines populations. Ces facteurs créent des environnements dans lesquels les groupes armés peuvent recruter, s’implanter et exploiter les frustrations locales.
Ainsi, l’intérêt du propos d’Ibrahim Traoré réside moins dans l’établissement d’une cause unique du terrorisme que dans la reconnaissance d’un mécanisme idéologique concret : des hommes peuvent effectivement rejoindre les groupes djihadistes parce qu’ils ont été convaincus que leur combat possède une justification religieuse. La présence d’organisations se réclamant explicitement d’Al-Qaïda ou de l’État islamique et leur propagande religieuse rendent difficile l’évacuation de cette dimension du débat.
Cette évolution du discours intervient, par ailleurs, dans un contexte de tensions entre le pouvoir burkinabè et une partie des milieux religieux sunnites. Le 26 mai 2026, l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure importante du Mouvement sunnite du Burkina Faso, a été interpellé à Ouagadougou après avoir publiquement critiqué un projet de loi gouvernemental encadrant l’exercice des libertés religieuses. Son arrestation a provoqué des rassemblements de partisans réclamant sa libération, suivis de nouvelles interpellations.
Au fond, les déclarations d’Ibrahim Traoré mettent en évidence les différentes strates d’une crise qui résiste aux explications simplistes. L’instrumentalisation de la religion et l’endoctrinement djihadiste constituent des dimensions documentées du phénomène. Mais elles coexistent avec des facteurs politiques, sociaux, économiques et sécuritaires.
En affirmant qu’il faut regarder en face le rôle de l’extrémisme religieux, Ibrahim Traoré ouvre donc un autre volet du débat sahélien.
Plus qu’une rupture complète, c’est donc une complexification du discours du président burkinabè. Et elle rappelle surtout une évidence souvent perdue dans les affrontements idéologiques sur les réseaux sociaux : comprendre le terrorisme sahélien suppose de distinguer les motivations des combattants, les stratégies de leurs dirigeants, les conditions locales qui favorisent leur implantation et les rivalités géopolitiques qui traversent la région.



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