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Sahel : l’or, le nerf de la guerre des groupes terroristes

Par Stive Roméo Makanga

Dans le Sahel central, l’or n’est plus seulement une richesse convoitée par les États, les entreprises minières et les populations vivant de l’orpaillage. Dans certaines zones échappant partiellement au contrôle des pouvoirs publics, le métal jaune est également devenu une ressource dont profitent des groupes jihadistes. Taxation des orpailleurs, extorsion, contrôle des routes commerciales, prélèvements sur l’économie locale : plusieurs rapports d’ACLED, d’International Crisis Group et des Nations unies décrivent les mécanismes par lesquels l’économie aurifère peut contribuer au financement et à la logistique des organisations armées.

Le financement du terrorisme demeure l’un des sujets les plus controversés au Sahel. Dans une partie de l’opinion publique africaine, des accusations de soutien extérieur, notamment occidental, sont régulièrement avancées. Mais au-delà de ces controverses, plusieurs travaux documentent des sources de financement ancrées dans les économies locales : taxation des populations, extorsion, enlèvements, trafics et exploitation des ressources naturelles.

Parmi celles-ci, l’or occupe une place particulière.

D’ailleurs, une étude publiée le 22 juillet 2026 par l’Armed Conflict Location & Event Data (ACLED), consacrée au Burkina Faso, au Mali et au Niger, établit un lien étroit entre les espaces miniers et les dynamiques de conflit. Selon ACLED, 39 des 44 sites miniers retenus dans son analyse produisent de l’or. Les sites aurifères concentrent par ailleurs 90 % des événements violents enregistrés dans son jeu de données autour des zones minières.

L’étude souligne toutefois une particularité importante : la violence ne se concentre pas uniquement dans les mines. Près de 90 % des événements liés aux environnements miniers recensés par ACLED surviennent en dehors des concessions, notamment autour des routes, des villages, des sites artisanaux et des marchés qui participent au fonctionnement de l’économie extractive.

C’est précisément dans cet environnement économique que les groupes armés trouvent des possibilités de financement.

Pour tirer profit de l’or, les organisations jihadistes n’ont pas nécessairement besoin de devenir elles-mêmes des exploitants miniers. Elles peuvent exercer leur influence sur les zones d’extraction et leurs environs, contrôler les déplacements et imposer des prélèvements aux acteurs de l’économie locale.

Dans son étude de juillet 2026, ACLED indique ainsi que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM), affilié à Al-Qaïda, opère dans plusieurs grandes zones minières où il taxe les économies locales liées à l’extraction. De son côté, la Province de l’État islamique au Sahel exploite certaines zones minières du nord-est du Burkina Faso à travers l’extraction directe de ressources, la taxation et l’extorsion.

L’article publié en août 2026 par Africa Defense Forum, intitulé « Le contrôle des mines d’or alimente le terrorisme au Sahel », revient également sur ce phénomène. S’appuyant notamment sur les recherches d’ACLED, le média décrit la manière dont les groupes extrémistes cherchent à tirer des revenus des activités aurifères et de leur environnement économique.

Une économie parallèle autour de l’or. Ce constat n’est pourtant pas nouveau.

Dans un rapport consacré à la ruée vers l’or au Sahel central, International Crisis Group alertait déjà, en novembre 2019, sur l’intérêt croissant des groupes armés pour les sites aurifères du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Selon l’organisation, l’essor de l’orpaillage artisanal avait créé de nouvelles opportunités économiques dans des territoires où l’autorité de l’État demeurait parfois limitée. Cette situation ouvrait parallèlement des possibilités de financement, de recrutement et d’influence territoriale pour les groupes armés.

Le principe est relativement simple. L’or est extrait par des mineurs artisanaux. Autour de cette activité se développe tout un écosystème composé de collecteurs, négociants, transporteurs, commerçants et intermédiaires. Lorsqu’un groupe armé parvient à exercer son influence sur cet environnement, il peut prélever une partie de la richesse produite par l’intermédiaire de taxes, de paiements de protection ou de diverses formes d’extorsion.

International Crisis Group mettait ainsi en garde contre le risque de voir les groupes jihadistes utiliser les mines artisanales comme sources de financement mais aussi comme espaces d’implantation. Le rapport recommandait notamment aux États concernés de mieux encadrer l’orpaillage et les circuits de commercialisation afin de réduire les possibilités de financement des groupes armés.

La question du financement ne s’arrête cependant pas au site d’extraction. Une fois sorti du sol, l’or peut circuler à travers différents intermédiaires avant d’atteindre des marchés plus importants.

La chaîne peut ainsi comprendre plusieurs étapes : extraction artisanale, prélèvement par des groupes armés, collecte du métal, vente à des négociants, transport vers d’autres centres commerciaux et circulation transfrontalière.

Contrairement à des marchandises volumineuses, l’or concentre une valeur importante dans un faible volume. Une fois fondu ou mélangé à d’autres approvisionnements, retracer précisément son origine peut devenir complexe. C’est pourquoi la lutte contre le financement du terrorisme par les ressources naturelles ne se limite pas à la sécurisation physique des mines : elle concerne également les réseaux commerciaux, les flux financiers et les frontières.

Les Nations unies ont elles aussi alerté sur ces circuits. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité consacrée au financement des groupes armés et terroristes par le trafic illicite des ressources naturelles, le 6 octobre 2022, la directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Ghada Fathi Waly, avait souligné les risques liés au commerce clandestin de l’or et d’autres métaux précieux.

Selon le compte rendu des Nations unies, l’exploitation et le trafic illicites de ressources naturelles peuvent procurer des revenus aux organisations criminelles et aux groupes armés. L’enjeu est d’autant plus important que des ressources provenant de circuits illégaux peuvent ensuite être intégrées à l’économie formelle, rendant leur traçabilité particulièrement difficile.

L’intérêt des organisations jihadistes pour les régions aurifères dépasse néanmoins la seule valeur financière de l’or.

Selon ACLED, les zones d’orpaillage concentrent de nombreux éléments utiles aux groupes armés : populations mobiles, moyens de transport, carburant, équipements, réseaux commerciaux et chaînes d’approvisionnement. Le contrôle de ces espaces permet ainsi non seulement de générer des revenus, mais également de recruter, de recueillir du renseignement, de réglementer l’accès aux moyens de subsistance et d’exercer une influence sur les populations.

ACLED rapporte notamment que, dans certaines zones, le JNIM a transformé des espaces d’exploitation artisanale en bases semi-permanentes. Des combattants peuvent s’y fondre parmi les mineurs, y entreposer des armes et du matériel et y soutenir leurs opérations en réduisant leur exposition.

L’activité minière peut également donner accès à des ressources présentant un intérêt opérationnel. ACLED cite notamment les explosifs commerciaux, les détonateurs, certains produits chimiques, le carburant ou encore les pièces détachées pour motos. Les zones minières deviennent ainsi des espaces multifonctionnels où se croisent économie, logistique, contrôle territorial et opérations militaires.

Les données d’ACLED permettent également de mesurer l’ampleur géographique du phénomène. Entre janvier 2015 et juin 2026, 75 % des incidents de violence liés aux environnements miniers recensés par l’organisation dans le Sahel central se situaient au Burkina Faso, contre 15 % au Mali et 10 % au Niger.

Toutefois, cette répartition évolue. Pour la seule année 2025, le Burkina Faso représentait 54 % des incidents recensés, contre 29 % au Mali et 18 % au Niger. Pour ACLED, cette évolution traduit moins un recul de la violence au Burkina Faso qu’une extension des conflits liés aux espaces miniers à l’ensemble du Sahel central.

L’organisation relève par ailleurs que le JNIM a été impliqué dans 42 % des événements violents enregistrés autour des zones minières entre 2015 et juin 2026. Les forces armées du Burkina Faso, du Mali et du Niger apparaissent également dans 42 % des événements, tandis que la Province de l’État islamique au Sahel est impliquée dans 27 %. Ces proportions peuvent se chevaucher, plusieurs acteurs pouvant participer à un même événement.

La bataille de l’or apparaît donc également comme une bataille pour le territoire.

Contrôler une région aurifère signifie pouvoir surveiller les déplacements, influencer les activités économiques, taxer certaines transactions, accéder aux réseaux de transport et imposer son autorité à une partie de la population. L’économie minière peut ainsi devenir un instrument de gouvernance parallèle.

Le phénomène prend une autre dimension lorsque l’or quitte les zones de production.

International Crisis Group avait déjà insisté sur la nécessité de mieux encadrer les circuits de commercialisation de l’or artisanal. Pour l’organisation, une politique uniquement sécuritaire ne pouvait suffire : la formalisation de l’activité, l’amélioration de la gouvernance du secteur et le contrôle des circuits commerciaux constituent également des instruments permettant de réduire l’emprise des groupes armés.

L’enjeu est régional puisque les réseaux commerciaux ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Un minerai extrait dans une région éloignée peut être transporté vers un autre territoire, vendu à différents intermédiaires puis rejoindre progressivement des circuits commerciaux plus structurés.

Dans ce contexte, distinguer l’or produit légalement du métal issu de zones contrôlées ou taxées par des groupes armés constitue l’un des principaux défis pour les États.

Pour autant, présenter l’or comme l’unique source de financement du terrorisme au Sahel serait réducteur.

Les groupes jihadistes peuvent mobiliser plusieurs sources de revenus : taxation des populations, extorsion, enlèvements, prélèvements sur les activités économiques, contrôle de certaines routes commerciales ou exploitation de ressources naturelles.

L’or possède toutefois des caractéristiques particulièrement attractives : il est précieux, facilement transportable et au cœur d’une économie artisanale qui fait vivre de nombreuses communautés.

Les travaux d’ACLED, d’International Crisis Group et des Nations unies convergent ainsi sur un constat général : dans certaines zones du Sahel, l’économie des ressources naturelles, et particulièrement celle de l’or, offre aux groupes armés des possibilités de financement, mais également de recrutement, de ravitaillement et d’influence territoriale.

Derrière un gramme d’or extrait artisanalement peut donc se déployer une chaîne beaucoup plus vaste : mineur, collecteur, négociant, transporteur, intermédiaire et marché de destination. Lorsque des organisations armées parviennent à contrôler, taxer ou infiltrer certains maillons de cette chaîne, une partie de la richesse produite peut alimenter leur économie de guerre.

Dès lors, la lutte contre ce financement ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle passe également par la formalisation de l’orpaillage, la sécurisation des zones de production, la surveillance des circuits de commercialisation, la coopération transfrontalière et surtout l’amélioration de la traçabilité du métal.

Car dans le Sahel, la bataille contre les groupes jihadistes se joue aussi sous terre, dans les puits d’or, et le long des routes commerciales par lesquelles le métal jaune quitte les zones d’extraction.

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