Éditorial: Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi, le manganèse n’est pas une dette à solder, mais un avenir à construire
Par Stive Roméo Makanga
Une nation se juge souvent aux décisions qu’elle prend dans les moments où la facilité semble plus séduisante que la vision. Soulevé par Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi, l’ancien patron de la dette, le débat qui s’est ouvert ces derniers jours autour de l’endettement du Gabon dépasse ainsi largement la seule question des finances publiques. Il touche à une interrogation beaucoup plus fondamentale : un pays doit-il vendre son avenir pour payer les erreurs de son passé…surtout lorsque les principaux auteurs sont clairement identifiés ?
Il y a quelque temps, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, annonçait une décision stratégique appelée à transformer durablement l’économie gabonaise : à compter de 2029, le manganèse ne serait plus exporté à l’état brut, mais transformé sur le territoire national. En vérité, derrière cette orientation se dessine une ambition longtemps attendue : créer davantage de valeur ajoutée, développer une industrie locale, favoriser les transferts de technologies, créer des milliers d’emplois qualifiés et accroître les recettes fiscales du pays.
C’est précisément dans ce contexte qu’intervient la proposition du député Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi, ancien directeur général de la Dette, qui suggère la cession d’un gisement de manganèse comme réponse au poids de l’endettement national. Quelle idée !
Cependant, le hasard existe rarement en politique.
Pourquoi prendre pour exemple le seul minerai qui constitue aujourd’hui le cœur d’un projet présidentiel présenté comme l’un des piliers de la transformation économique du Gabon ? Pourquoi cette proposition intervient-elle à quelques jours d’une visite d’État du chef de l’État en France, pays où les intérêts industriels liés au manganèse gabonais demeurent particulièrement importants ?
Ces interrogations méritent d’être posées sans passion mais avec lucidité.
Car derrière une apparente démonstration de pragmatisme financier se cache une question beaucoup plus sensible : la dette publique peut-elle justifier le sacrifice d’un actif stratégique dont la valeur future pourrait être infiniment supérieure au produit immédiat de sa vente ?
La véritable réponse à l’endettement ne réside probablement pas dans la liquidation du patrimoine national.
Elle commence d’abord par une exigence de vérité.
Avant de céder une richesse appartenant aux générations futures, pourquoi ne pas établir avec précision l’origine réelle de la dette ? Quel montant correspond effectivement à des investissements utiles ? Quelle part a financé des infrastructures durables ? Quelle autre a alimenté les mécanismes de corruption, de surfacturation, de détournement ou d’enrichissement personnel ?
Cette question est loin d’être théorique.
Pendant des décennies, le Gabon s’est endetté au nom du développement. Pourtant, nombre de projets annoncés n’ont jamais vu le jour, tandis que d’autres ont été réalisés à des coûts difficilement explicables.
Dans ces conditions, un audit indépendant et exhaustif de la dette apparaît comme un préalable indispensable.
Non seulement pour connaître son montant exact, mais surtout pour identifier les responsabilités.
Si des biens immobiliers, des participations financières, des comptes bancaires ou des patrimoines constitués grâce à des détournements de fonds publics sont identifiés, leur récupération constituerait une réponse autrement plus conforme au principe de justice que la vente d’un actif stratégique appartenant à l’ensemble de la Nation.
Une telle démarche poursuivrait un double objectif.
D’une part, elle contribuerait à réduire effectivement le poids de la dette.
D’autre part, elle adresserait un signal fort aux futurs gestionnaires de l’État : l’endettement public ne saurait devenir un mécanisme d’enrichissement privé sans conséquences.
À l’inverse, céder un gisement de manganèse reviendrait à faire supporter aux générations futures le coût des fautes commises par les générations passées.
Cette logique pose un problème moral autant qu’économique.
Elle reviendrait, en définitive, à protéger ceux qui auraient profité des dérives ayant conduit à l’endettement tout en demandant au pays de renoncer à l’un de ses principaux leviers de développement.
Une autre contradiction mérite d’être soulignée.
Comment défendre simultanément l’industrialisation locale du manganèse à partir de 2029 et envisager la vente du gisement appelé précisément à alimenter cette stratégie ?
Si cette ressource venait à changer de propriétaire, rien ne garantirait que celui-ci partage les objectifs industriels fixés par l’État gabonais. L’exploitation pourrait parfaitement demeurer orientée vers l’exportation de minerai brut, compromettant de facto plusieurs années de préparation et affaiblissant considérablement la crédibilité de la parole publique.
Cette hypothèse conduit inévitablement à une autre interrogation.
Les intérêts économiques internationaux liés au manganèse gabonais ont-ils véritablement renoncé à préserver le modèle actuel d’exportation des matières premières ?
Au moment où le président de la République s’apprête à effectuer une visite officielle en France, où ces questions pourraient naturellement être abordées, la concomitance de certaines prises de position ne peut laisser indifférent.
Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer l’existence d’une quelconque stratégie coordonnée sans preuve.
Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer que les grandes ressources minières constituent depuis toujours un terrain où se croisent intérêts économiques, influences diplomatiques et stratégies industrielles.
Le débat sur la dette mérite mieux que des solutions spectaculaires.
Il exige une réflexion de long terme.
Le Gabon ne sortira durablement de l’endettement ni en vendant ses richesses stratégiques ni en hypothéquant ses capacités industrielles futures.
Il y parviendra en rétablissant la vérité sur l’origine de sa dette, en sanctionnant les responsables des éventuels détournements, en récupérant les avoirs publics illicitement acquis et en transformant enfin ses ressources naturelles sur son propre sol.
Un gisement de manganèse peut être vendu une seule fois.
Une industrie nationale, elle, peut créer de la richesse pendant plusieurs générations.
C’est là toute la différence entre solder le passé et construire l’avenir.



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