Pêche au Gabon : enquête sur les mécanismes d’une prédation des ressources marines
Par Stive R. Makanga
Licences opaques, chalutiers chinois insaisissables et rupture avec l’Union européenne : plongée dans une filière stratégique que le Gabon tente, tardivement, de reprendre en main.
Le 28 juin 2026, à minuit, une trentaine de thoniers espagnols et français ont dû plier bagage. Après près de quatre décennies de présence dans les eaux gabonaises, la flotte européenne s’est vue fermer l’accès à la zone économique exclusive (ZEE) du Gabon. Cette rupture, longuement mûrie par Libreville, n’est que la partie visible d’un système bien plus vaste et bien plus trouble : celui de la gestion des ressources halieutiques gabonaises, où se croisent licences accordées dans une relative opacité, chalutiers chinois experts dans l’art de contourner les règles, et un État qui, après des années de laisser-faire, cherche à reprendre la main sur un secteur estimé à plusieurs dizaines de milliers de tonnes de poissons par an.
Qui distribue les licences de pêche, et comment ?
Au Gabon, l’attribution des licences de pêche relève du ministère de la Mer, de la Pêche et de l’Économie bleue (MMPEB), dirigé depuis 2025 par Aimé Martial Massamba. Le cadre légal remonte au décret n°62/PR/MEFPE portant réglementation de la pêche : toute demande de licence doit être adressée au ministre en charge des pêches avant le 31 octobre de chaque année, ou deux mois avant le début de la campagne visée, accompagnée notamment d’un extrait de casier judiciaire pour les personnes physiques. Le texte prévoit qu’une licence ne peut être refusée à un opérateur de droit gabonais que dans des cas précis : réduction décidée par le ministre du nombre de licences dans une catégorie donnée, ou sanction judiciaire antérieure liée à une infraction à la réglementation des pêches.
Dans les faits, deux grands armements se partagent l’essentiel de la pêche thonière sous accords privés : l’AGAC, qui aligne une quatorzaine de navires, et l’ANABAC, qui en compte quatre, tous deux composés de senneurs modernes de forte puissance. À cela s’ajoutaient, jusqu’à fin juin 2026, une trentaine de thoniers et palangriers européens opérant dans le cadre de l’accord de partenariat de pêche durable (APPD) signé avec l’Union européenne. Le Centre de surveillance des pêches (CSP), installé à Libreville et appuyé ces dernières années par des financements européens, est censé assurer le suivi des navires autorisés, en lien avec la brigade des pêches de Mayumba.
Le processus reste néanmoins peu transparent aux yeux des observateurs régionaux. Les statistiques de production halieutique gabonaise elles-mêmes sont jugées sujettes à caution par plusieurs études sectorielles, faute de remontée fiable des données de captures. Or c’est précisément ce déficit de contrôle qui ouvre la voie à toutes les dérives : navires qui pêchent hors du cadre de leur autorisation, sous-déclaration des tonnages, ou usage de licences attribuées à un armement pour couvrir l’activité d’un autre.
Comment se déroule la pêche illicite dans les eaux gabonaises ?
La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) recouvre au Gabon plusieurs pratiques bien identifiées par les autorités et les organisations de défense des océans. Des navires étrangers pénètrent dans la ZEE gabonaise en dehors de tout cadre d’accord, et ciblent en particulier la crevette profonde ; on y croise des bâtiments battant pavillon malgache, chinois, coréen, japonais, nigérian, ou encore immatriculés au Belize et aux Antilles néerlandaises, changements de pavillon qui compliquent considérablement leur identification et leur poursuite.
Un témoignage de terrain permet de mesurer l’ampleur du phénomène : entre 2020 et 2021, un volontaire de l’ONG Sea Shepherd embarqué sur le navire Bob Barker dans le cadre de l’opération Albacore a participé à des dizaines d’arraisonnements de chalutiers au large des côtes gabonaises, en soutien à la police des pêches nationale. Le récit qu’il en a tiré décrit des navires vétustes où s’entassent des marins indonésiens sous contrat de plusieurs années, des captures triées à même le pont puis en grande partie rejetées mortes à la mer faute de valeur marchande, et des cales où sont parfois dissimulées des espèces protégées, comme des ailerons de requins destinés au marché noir. Il évoque également un jeune marin dont la blessure, mal soignée, menaçait de tourner à la gangrène — signe des conditions de travail imposées à des équipages venus d’Asie du Sud-Est pour un salaire dérisoire.
Ce même témoignage souligne un paradoxe central de la pêche INN : une grande partie du pillage se pratique dans un cadre formellement légal, sous licence, mais avec des filets aux mailles trop fines, des captures accessoires massives (requins, tortues, parfois des baleines prises au piège des sennes thonières) et des rejets qui représentent, pour certains chalutiers crevettiers contrôlés, plus de 99 % du volume remonté à bord. C’est un système où la loi elle-même, jugée trop permissive, laisse prospérer un carnage silencieux des écosystèmes marins.
Face à ce constat, le Gabon a renforcé ses moyens de contrôle : en avril 2026, le ministère de la Mer, de la Pêche et de l’Économie bleue a mis à l’eau, sur la façade maritime de Libreville, le prototype d’un premier bateau de surveillance conçu par la société SEN Marvisa, avec l’annonce de quatre unités supplémentaires à venir. Le pays a par ailleurs engagé la transposition de l’accord international de la FAO sur les mesures du ressort de l’État du port, un outil juridique contraignant destiné à empêcher les navires INN de débarquer ou de transborder leurs prises dans les ports habilités.
Comment les navires chinois contournent la législation
La flotte de pêche lointaine chinoise, la plus importante au monde selon plusieurs estimations, est fortement présente dans les eaux d’Afrique de l’Ouest et du Golfe de Guinée, notamment au Cameroun, au Congo, au Gabon et au Nigeria. Plusieurs mécanismes d’opacité sont régulièrement signalés : sociétés mixtes, changements de pavillon, sous-déclaration du tonnage, coupure de l’AIS, transbordement en mer et usage d’engins de pêche non conformes, dans un contexte où les moyens de surveillance des États côtiers restent limités.
- Le montage en société mixte : des armements chinois s’associent à des partenaires locaux ou obtiennent un pavillon national, ce qui leur permet de se faire passer pour des opérateurs autorisés tout en conservant un contrôle réel (capitaine, équipage d’encadrement, logistique) resté entièrement chinois.
- La sous-déclaration du tonnage brut des navires, une pratique documentée par des chercheurs dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, qui permet à un armement de payer des redevances calculées sur une flotte officiellement plus petite que la flotte réelle.
- La coupure ou la falsification des systèmes de géolocalisation (AIS), qui rend les navires invisibles aux autorités de surveillance pendant leurs incursions dans les zones réservées à la pêche artisanale ou en dehors des périmètres autorisés.
- Le recours à des équipages sous-payés, souvent originaires d’Asie du Sud-Est, employés dans des conditions de travail très dures, avec des embarquements pouvant dépasser un an sans escale grâce aux transbordements en mer sur des navires-usines frigorifiques : une pratique qui, en plus de dissimuler les captures, prive les États côtiers de tout contrôle portuaire.
- La modification des filets pour cibler délibérément les alevins et poissons juvéniles, en violation des tailles de maille réglementaires, une pratique documentée par plusieurs ONG dans le golfe de Guinée voisin.
Ces stratagèmes prospèrent sur un déséquilibre de moyens important : les administrations des pêches d’Afrique centrale disposent de capacités de surveillance, de patrouille et d’effectifs bien inférieures à celles des flottes qu’elles doivent contrôler, tandis que l’opacité des montages juridiques et la faiblesse des contrôles portuaires compliquent les sanctions effectives.
Le Gabon a par ailleurs été confronté, sur un registre voisin mais distinct, à un autre usage détourné de son pavillon : en 2026, sous la pression de Washington et de l’Organisation maritime internationale, Libreville a retiré son immatriculation à 95 navires liés à la « flotte fantôme » pétrolière russe, qui utilisaient le pavillon gabonais pour contourner les sanctions occidentales. Cet épisode, bien que distinct de la pêche, illustre la même vulnérabilité structurelle : un registre national utilisé, à l’insu ou avec la complaisance de certains intermédiaires, comme instrument de contournement des règles internationales.
Pourquoi le Gabon a-t-il fermé ses eaux aux navires européens ?
Le protocole de pêche liant le Gabon à l’Union européenne, dont les premières versions remontent à 1988, autorisait jusqu’à 33 navires européens (majoritairement espagnols et français) à capturer des espèces thonières dans la ZEE gabonaise. En contrepartie, Bruxelles versait une compensation annuelle d’environ 2,6 millions d’euros, complétée par les redevances des armateurs, pour un total estimé à 17 milliards de francs CFA sur les cinq années du dernier protocole (2021-2026).
Le grief gabonais tient en une observation simple, martelée par le ministre Aimé Martial Massamba : le thon capturé dans les eaux nationales n’est presque jamais débarqué ni transformé au Gabon. Il est exporté brut, sans création d’emplois locaux ni valeur ajoutée pour l’économie du pays. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a lui-même qualifié l’accord de « profondément déséquilibré », et estime que la compensation financière ne couvrait ni la valeur réelle des captures, ni les coûts de surveillance assumés par l’État gabonais, ni le manque à gagner lié à l’absence d’industrie de transformation locale.
Faute d’accord renégocié dans les termes voulus par Libreville, le protocole 2021-2026 est arrivé à échéance le 28 juin 2026 sans être reconduit, entraînant la fermeture de facto de la ZEE gabonaise à la flotte européenne à compter du lendemain. La Commission européenne s’est dite prête à examiner un cadre rénové, mais aucun nouvel accord n’a été signé à ce jour. Cette décision inscrit le Gabon dans une tendance régionale plus large : le Sénégal avait déjà mis fin à son propre accord de pêche avec l’UE fin 2024, dans une logique similaire de reprise de contrôle sur les ressources halieutiques nationales.
Pour les autorités gabonaises, l’objectif affiché est de bâtir un armement national intégré, capable de capturer, conserver puis transformer le thon dans des usines locales, dans le droit fil du Plan national de croissance et de développement. Le pari reste toutefois risqué : sans relais national suffisamment capitalisé et sans renforcement réel des moyens de surveillance, la fermeture aux navires européens (les seuls opérant jusqu’ici sous un cadre bilatéral transparent et contrôlé) pourrait, selon certains observateurs, laisser davantage de champ libre à une pêche non déclarée pratiquée par des flottes moins regardantes.
Un fléau régional aux pertes chiffrées en milliards
Le Gabon n’est qu’une pièce d’un problème qui touche l’ensemble du golfe de Guinée. Selon les estimations de la Commission régionale des pêches du Golfe de Guinée (COREP), organisation intergouvernementale dont le siège se trouve à Libreville, la pêche INN prive chaque année les pays de la région de plus de 2 milliards de dollars de recettes. D’autres études évoquent, selon les périmètres et les méthodologies retenues, des pertes annuelles comprises entre 1,2 et 2,3 milliards de dollars pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et centrale, avec une part de la pêche pratiquée illégalement estimée à environ 40 % dans certaines zones du golfe.
Ce manque à gagner ne se limite pas aux recettes fiscales de l’État : il touche directement la sécurité alimentaire des populations côtières, l’emploi dans la pêche artisanale, et la pérennité des stocks eux-mêmes, menacés par la capture systématique de juvéniles. Face à ce constat, une coopération régionale s’est structurée ces dernières années : un partenariat entre la COREP et l’organisation Global Fishing Watch permet désormais de croiser les données satellitaires de suivi des navires, tandis qu’en avril 2026 les autorités du Ghana, de la Côte d’Ivoire et du Liberia ont mené leur première patrouille régionale conjointe de surveillance des pêches, avec l’appui de l’Agence européenne de contrôle des pêches.
Ce qu’il faut retenir
- Les licences de pêche gabonaises sont délivrées par le ministère de la Mer, de la Pêche et de l’Économie bleue, sur la base d’un cadre légal ancien (décret 62/PR/MEFPE) que les autorités cherchent à moderniser, mais dont l’application souffre d’un déficit chronique de données fiables sur les captures.
- La pêche illicite gabonaise combine incursions de navires étrangers non autorisés et dérives commises sous couvert de licences légales : mailles non réglementaires, captures accessoires massives, rejets en mer.
- Les flottes chinoises contournent les règles via des montages en société mixte, la sous-déclaration de tonnage, la coupure des systèmes de géolocalisation et l’exploitation d’équipages étrangers sous-payés.
- Le Gabon a fermé ses eaux aux navires européens le 29 juin 2026, faute de renouvellement de l’accord avec l’UE, jugé trop peu rémunérateur et sans retombées industrielles pour le pays.
- La pêche INN coûterait plus de 2 milliards de dollars par an à l’ensemble du golfe de Guinée, un fléau que la coopération régionale (COREP, Global Fishing Watch, patrouilles conjointes) tente désormais de circonscrire.
La fermeture des eaux gabonaises aux navires européens ne constitue finalement que l’un des volets d’une problématique beaucoup plus vaste. Au-delà des débats sur les accords de pêche, c’est la capacité du Gabon à exercer pleinement sa souveraineté sur son domaine maritime qui est désormais mise à l’épreuve. La modernisation du cadre juridique, le renforcement des moyens de surveillance, la transparence dans l’attribution des licences, la lutte contre la pêche illicite et le développement d’une véritable industrie nationale de transformation des produits halieutiques apparaissent comme les conditions indispensables pour que les ressources marines profitent durablement à l’économie nationale plutôt qu’aux seuls intérêts de flottes étrangères. Sans ces réformes structurelles, le risque demeure que les espaces laissés vacants par certains opérateurs soient rapidement occupés par d’autres, parfois moins contrôlés encore, au détriment de la biodiversité, des pêcheurs artisanaux et des générations futures.
Cette enquête a été réalisée à partir d’un croisement de sources officielles, scientifiques et journalistiques, notamment le Journal officiel de la République gabonaise, le ministère de la Mer, de la Pêche et de l’Économie bleue, la base de données SHERLOC de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), la Commission régionale des pêches du Golfe de Guinée (COREP), Global Fishing Watch, Oceana Europe, ainsi que des publications de Jeune Afrique, RFI, AllAfrica, Africa Defense Forum, Agence Ecofin. Elle s’appuie également sur le témoignage de terrain d’un volontaire de l’ONG Sea Shepherd, publié par le magazine Socialter, à l’issue de sa participation à l’opération Albacore menée dans les eaux gabonaises.



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