L’AFD en première ligne contre le risque d’inondation en Afrique subsaharienne
Par Stive Roméo Makanga
Les images se ressemblent désormais d’une année à l’autre. Des quartiers engloutis, des routes transformées en cours d’eau, des infrastructures paralysées, des milliers de familles déplacées. De Dakar à Douala, de Nouakchott à N’Djamena, les épisodes de fortes pluies rappellent que les inondations sont devenues l’une des principales menaces climatiques auxquelles l’Afrique est confrontée. Si le changement climatique contribue à amplifier ces phénomènes, il n’en constitue toutefois qu’une partie de l’explication. Face à cette réalité, l’Agence française de développement (AFD) s’est progressivement imposée comme l’un des principaux partenaires techniques et financiers des politiques de prévention des inondations sur le continent.
Loin de se limiter au financement de canaux de drainage ou d’ouvrages hydrauliques, l’institution française développe désormais une approche beaucoup plus globale, fondée sur la prévention, la résilience des territoires et l’implication des populations locales.
Il faut dire que l’Afrique connaît aujourd’hui une urbanisation parmi les plus rapides au monde. Cette croissance démographique s’accompagne d’une extension souvent désordonnée des villes, où les zones naturelles d’écoulement des eaux disparaissent progressivement sous le béton.
Selon Olivier Gilard, responsable d’équipe projet à la division Eau et assainissement de l’AFD, trois facteurs principaux expliquent la multiplication des inondations : la variabilité naturelle des phénomènes météorologiques, l’urbanisation rapide qui imperméabilise les sols, et les effets du changement climatique, susceptibles de renforcer l’intensité des précipitations et donc le risque d’inondation.
Cette combinaison crée à n’en point douter un environnement particulièrement vulnérable pour les grandes métropoles africaines.
Pour sûr, les conséquences dépassent largement les seuls dégâts matériels. En effet, les inondations entraînent des déplacements massifs de populations, des pertes humaines, la destruction des habitations, l’interruption des activités économiques, des risques sanitaires accrus et une aggravation de la pauvreté.
Pendant longtemps, les politiques publiques se sont essentiellement concentrées sur les interventions d’urgence après les catastrophes.
Or, dans sa note technique intitulée Inondations, mieux vaut prévenir, l’AFD défend une philosophie différente : investir en amont coûte beaucoup moins cher que réparer les dégâts après la catastrophe.
Cette approche repose sur ce que l’agence appelle la gestion intégrée du risque d’inondation.
Elle combine trois dimensions complémentaires :
- la prévention, grâce à une meilleure planification urbaine et aux aménagements hydrauliques ;
- la gestion de crise, fondée sur les systèmes de prévision et d’alerte ;
- le développement d’une véritable culture du risque auprès des populations.
Autrement dit, l’objectif n’est plus seulement d’empêcher l’eau d’entrer dans les villes, mais d’apprendre à vivre avec un risque qui ne pourra jamais être totalement supprimé.
Des solutions adaptées aux réalités africaines
L’une des principales évolutions de la stratégie de l’AFD consiste à ne plus considérer les inondations uniquement sous l’angle des infrastructures.
En effet, l’agence estime qu’un réseau de drainage, aussi performant soit-il, ne suffit pas si les populations les plus vulnérables continuent d’habiter dans des zones inondables ou ne disposent pas des moyens nécessaires pour protéger leurs logements.
C’est pourquoi plusieurs projets financés par l’AFD reposent désormais sur une approche sociale.
Au Sénégal, par exemple, l’ONG urbaSEN, la Fédération Sénégalaise des Habitants (FSH), avec l’appui d’urbaMonde et du Gret, ont mis en place un Fonds d’amélioration de l’habitat permettant aux ménages d’obtenir des prêts à très faible taux afin de financer des travaux de protection de leurs habitations contre les inondations.
Cette innovation constitue une rupture importante.
Au lieu d’attendre exclusivement des investissements publics, les habitants deviennent eux-mêmes des acteurs de leur propre résilience.
Le choix de travailler avec les ONG
L’AFD mise également sur les organisations non gouvernementales.
Le choix n’est pas anodin.
Les ONG disposent souvent d’une connaissance beaucoup plus fine des réalités locales que les grandes administrations.
Elles entretiennent une proximité avec les communautés qui facilite l’expérimentation de nouvelles solutions adaptées aux besoins réels des populations.
Cette logique est actuellement mise en œuvre dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, notamment au Sénégal, au Cameroun et en Mauritanie.
L’objectif consiste à tester des innovations qui pourront ensuite être reprises à plus grande échelle par les autorités publiques.
Les populations au cœur de la stratégie
L’autre originalité des projets soutenus par l’AFD réside dans la place accordée aux habitants.
Pour Olivier Gilard, aucune politique de prévention ne peut réussir si les populations concernées n’y adhèrent pas.
Interdire la construction dans une zone inondable ne suffit pas.
Encore faut-il expliquer les risques, sensibiliser les habitants et les associer aux décisions.
Cette participation permet non seulement une meilleure appropriation des infrastructures réalisées, mais aussi leur entretien dans la durée.
Elle favorise également une réaction plus rapide lors des épisodes de crues.
En d’autres termes, la résilience ne se construit pas uniquement avec du béton ; elle repose également sur la connaissance, la confiance et l’organisation des communautés locales.
Libreville, laboratoire gabonais de la stratégie de l’AFD
Le Gabon constitue l’une des illustrations les plus concrètes de l’approche développée par l’Agence française de développement en matière de lutte contre les inondations. Dès 2004, l’AFD s’est engagée aux côtés des autorités gabonaises dans un vaste programme d’assainissement pluvial de Libreville, confrontée depuis plusieurs décennies à des inondations récurrentes.
Avec une pluviométrie annuelle avoisinant les 3 000 millimètres, Libreville est l’une des capitales les plus arrosées d’Afrique. La ville, construite sur 21 bassins versants, voit ses écoulements naturels régulièrement obstrués par l’urbanisation, les constructions anarchiques, la végétation et les déchets solides, favorisant les crues urbaines et la propagation des maladies hydriques. À cela s’ajoute la vulnérabilité particulière d’une capitale ouverte sur l’océan Atlantique, directement exposée aux effets de la montée du niveau de la mer.
Pour répondre à ces défis, l’AFD a mobilisé 37,5 millions d’euros (environ 24,6 milliards de francs CFA) afin de financer la première phase du Programme d’assainissement pluvial de Libreville. Achevé en 2013, celui-ci a permis la réalisation de 6 kilomètres de canaux bétonnés destinés à l’évacuation des eaux de pluie dans les bassins versants de Batavéa, Sainte-Anne et Sainte-Marie. Le projet a également permis de traiter plusieurs points critiques dans la zone économique d’Oloumi et de créer des voies d’entretien facilitant le désenclavement de quartiers longtemps soumis aux inondations. En parallèle, une étude de schéma directeur a été réalisée afin de planifier le drainage des 21 bassins versants de la capitale ainsi que l’assainissement des eaux usées.
Les résultats obtenus ont été suffisamment significatifs pour faire l’objet d’une évaluation indépendante. Selon cette dernière, le Programme d’assainissement prioritaire de Libreville (APRIL), cofinancé par l’AFD et l’État gabonais, a permis de réduire de 68 % les superficies inondées en permanence dans les quartiers concernés. Cette diminution a également entraîné une baisse des gîtes larvaires des moustiques, avec des bénéfices sanitaires importants pour les populations riveraines. L’évaluation souligne toutefois que la pérennité des investissements dépend désormais de la mise en place d’une politique efficace de maintenance des ouvrages, sans laquelle les bénéfices pourraient progressivement s’éroder.
L’expérience gabonaise illustre parfaitement la philosophie défendue par l’AFD. Construire des canaux ne constitue qu’une partie de la réponse. L’entretien régulier des ouvrages, la maîtrise de l’urbanisation, la gestion des déchets et la planification des nouveaux quartiers demeurent tout aussi indispensables pour limiter durablement le risque d’inondation. À Libreville comme dans de nombreuses métropoles africaines, la résilience urbaine repose désormais autant sur la gouvernance que sur les infrastructures.
Malgré les investissements consentis depuis plus de vingt ans, plusieurs quartiers de Libreville continuent de subir des inondations saisonnières. Cette réalité interroge moins la qualité des infrastructures réalisées que leur entretien, la poursuite de l’urbanisation dans les zones inondables, l’insuffisance de la collecte des déchets et l’occupation des talwegs. Autant de facteurs qui montrent que la lutte contre les inondations ne peut reposer sur les seuls bailleurs de fonds, mais exige une gouvernance urbaine durable.
Penser la ville autrement
La note technique de l’AFD que notre Rédaction a consultée dans le cadre de cet article insiste sur un point essentiel : il est illusoire de croire que l’on pourra éliminer totalement le risque d’inondation.
Les politiques publiques doivent plutôt accepter l’existence d’un « risque résiduel » et organiser les territoires pour en limiter les conséquences.
Cela suppose de préserver les zones naturelles d’expansion des crues, de contrôler l’urbanisation, de renforcer les réseaux d’assainissement, de développer des systèmes d’alerte précoce et d’intégrer systématiquement le risque climatique dans les politiques d’aménagement.
Cette approche rompt avec une vision strictement technique de la lutte contre les inondations.
Elle fait de l’aménagement du territoire un véritable outil de prévention.
Un enjeu majeur pour les décennies à venir
Alors que plusieurs capitales africaines connaissent aujourd’hui des épisodes de pluies d’une intensité exceptionnelle, la question des inondations s’impose désormais comme l’un des principaux défis du développement urbain sur le continent.
Les investissements réalisés par l’AFD montrent qu’il existe des réponses concrètes : infrastructures adaptées, innovations financières, implication des ONG, participation citoyenne et meilleure planification des villes.
Mais ces initiatives ne pourront produire pleinement leurs effets que si elles s’inscrivent dans des politiques nationales cohérentes, capables d’anticiper l’expansion urbaine plutôt que de subir les catastrophes.
Dans un contexte où le changement climatique accentue les aléas sans en être l’unique cause, la véritable bataille se joue désormais sur le terrain de la prévention. C’est précisément le message que porte l’AFD : face aux inondations, la meilleure réponse reste celle qui est pensée avant que les eaux ne montent.
Laisser un commentaire