Le Gabon premier d’Afrique centrale à l’IDH : une distinction qui oblige plus qu’elle ne récompense
Par Stive Roméo Makanga
Parmi les indicateurs internationaux, peu bénéficient d’une telle crédibilité que l’Indice de développement humain (IDH), élaboré par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). En agrégeant les performances d’un pays en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie, cet indice offre une lecture plus complète que la seule croissance économique. Le dernier rapport consacré au Gabon vient rappeler une réalité souvent éclipsée par les débats politiques : le pays demeure le mieux classé d’Afrique centrale en matière de développement humain. Avec un indice de 0,733, il occupe la 108ᵉ place sur 193 États et reste dans la catégorie des pays à « développement humain élevé ».
À première vue, l’annonce peut être interprétée comme une victoire. Elle traduit incontestablement des progrès mesurables. Depuis 1990, l’IDH du Gabon a progressé de 46 %, tandis que l’espérance de vie s’est allongée de 5,4 années et que la durée moyenne de scolarisation a gagné plus de cinq années. Ces évolutions témoignent des investissements consentis dans les secteurs sociaux au cours des trois dernières décennies.
Mais derrière ces chiffres encourageants se cache une interrogation plus fondamentale : être premier en Afrique centrale suffit-il encore à satisfaire les ambitions d’un pays doté d’importantes ressources naturelles ?
Une avance régionale qui ne doit pas masquer les défis
Le classement régional est flatteur. Depuis plusieurs années, le Gabon conserve une longueur d’avance sur les autres pays de la CEMAC en matière de développement humain. Cette position traduit une meilleure couverture sanitaire, un niveau de revenu relativement supérieur et un système éducatif qui, malgré ses difficultés, demeure plus développé que celui de plusieurs voisins.
Pour autant, le 108ᵉ rang mondial rappelle que le pays reste éloigné des standards des économies les plus performantes.
Cette double lecture est essentielle.
À l’échelle régionale, le Gabon fait figure de référence.
À l’échelle internationale, il appartient encore à la seconde moitié du classement mondial.
Autrement dit, l’avance régionale ne saurait constituer un aboutissement.
Le véritable enjeu : transformer la richesse en capital humain
L’une des principales forces du rapport réside dans son changement de perspective.
Plutôt que de s’attarder exclusivement sur les performances économiques, le document place désormais la jeunesse, l’employabilité et l’entrepreneuriat au cœur de la stratégie nationale de développement. Ce choix n’est pas anodin. Le PNUD considère que la croissance future dépendra moins de la rente que de la capacité du pays à valoriser son capital humain, notamment en offrant aux jeunes des perspectives d’insertion professionnelle et de création d’entreprises.
Le diagnostic est lucide.
Le Gabon ne manque ni de ressources naturelles ni de potentiel démographique.
Ce qui lui fait encore défaut, c’est la capacité à transformer cette richesse en emplois durables, en innovation et en productivité.
La jeunesse au cœur du nouveau modèle
Le rapport défend une idée simple : la jeunesse ne doit plus être considérée comme une population à assister, mais comme le principal moteur de la transformation économique.
Cette orientation rompt avec une vision longtemps dominée par la redistribution de la rente publique.
Elle suppose désormais des réformes profondes.
L’adéquation entre la formation et les besoins des entreprises, le développement de l’enseignement technique, l’accompagnement des entrepreneurs et une meilleure articulation entre les territoires et les bassins d’emploi deviennent des priorités stratégiques. Le rapport préconise également une diversification économique davantage ancrée dans les provinces et une gouvernance plus décentralisée.
Le message est clair : le développement humain ne pourra progresser durablement que si les jeunes trouvent leur place dans l’économie réelle.
Le paradoxe gabonais
Cette publication rappelle aussi un paradoxe bien connu.
Le Gabon affiche depuis longtemps des indicateurs sociaux supérieurs à ceux de nombreux pays africains.
Pourtant, une partie de la population continue d’exprimer un sentiment de déclassement, nourri par les difficultés d’accès à l’emploi, les inégalités territoriales et le coût de la vie.
L’IDH mesure des moyennes nationales.
Il ne reflète pas toujours les disparités qui existent entre les centres urbains et certaines localités de l’intérieur du pays.
Il ne traduit pas non plus toutes les difficultés auxquelles sont confrontés les jeunes diplômés entrant sur le marché du travail.
C’est précisément pourquoi le rapport insiste sur la territorialisation des politiques publiques et sur la nécessité de rapprocher les dispositifs de formation des besoins économiques locaux.
Un indicateur, pas une fin en soi
L’Indice de développement humain constitue un outil d’évaluation, non un objectif en lui-même.
Ce qui importe n’est pas uniquement le rang occupé dans un classement international, mais la capacité du pays à améliorer concrètement les conditions de vie de ses citoyens.
Le rapport s’inscrit d’ailleurs dans une perspective plus large, en cohérence avec la Vision Gabon 2050, le Plan national de croissance et de développement 2026-2030 ainsi que les Objectifs de développement durable des Nations unies.
Cette cohérence stratégique constitue un atout.
Encore faudra-t-il que les orientations proposées se traduisent par des politiques publiques efficaces, évaluées et suivies dans le temps.
Une reconnaissance qui appelle davantage d’exigence
Le classement du Gabon en tête de l’Afrique centrale ne doit donc être ni minimisé ni surestimé.
Il confirme que le pays dispose d’atouts réels et que certains investissements produisent des résultats mesurables.
Mais il rappelle également que le développement humain reste un chantier permanent.
À l’heure où le gouvernement affiche sa volonté de transformer l’économie nationale, cette première place régionale doit être envisagée non comme une récompense, mais comme une responsabilité.
Car le véritable défi n’est plus seulement de demeurer le premier en Afrique centrale.
Il consiste désormais à réduire l’écart avec les pays les plus avancés, en faisant de la jeunesse, de l’emploi, de l’innovation et de l’inclusion les véritables moteurs d’un développement durable.



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