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Golfe de Guinée : dans les eaux troubles du Gabon, l’empire discret de la pêche chinoise

Par Stive Roméo Makanga

Enquête. Entre accords opaques, pavillons de complaisance et flottes fantômes, le Gabon tente de reprendre le contrôle d’une Zone économique exclusive longtemps livrée aux appétits industriels chinois. Récit d’une bataille maritime, des eaux de Mayumba aux couloirs feutrés de Libreville.

Le 18 juillet 2026, à quelques encablures des côtes de Mayumba, dans le sud du Gabon, cinq silhouettes métalliques dérivent lentement au cœur de la Réserve aquatique du Grand Sud, l’une des aires marines les plus protégées du pays. Sur les écrans du navire Age of Union, affrété par l’ONG Sea Shepherd Global, les radars ne laissent planer aucun doute : des chalutiers de pêche de fond, en pleine activité, à l’intérieur d’une zone interdite. Ce que révèle l’opération qui suit, baptisée « Albacore 2026 », dépasse le simple fait divers maritime. Elle met au jour les rouages d’un système que les autorités gabonaises qualifient désormais, sans détour, de pillage organisé de leurs eaux territoriales : avec, en toile de fond, l’ombre portée de la Chine.

Une flotte fantôme sous pavillon d’emprunt

Lorsque l’équipe d’intervention interorganisations (inspecteurs des pêches, fusiliers marins de la marine nationale gabonaise, agent de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN)) s’approche des navires, deux d’entre eux parviennent à prendre la fuite. Les trois autres, dont le Chang Hui 01, sont arraisonnés après une course-poursuite. Leur pavillon : celui de la République du Congo. Leur équipage : quinze marins congolais et huit marins chinois. Dans les cales, vingt tonnes de poisson congelé, pêché illégalement dans les eaux gabonaises, ainsi que des filets de chalutage de fond, particulièrement destructeurs pour les écosystèmes benthiques.

Ce scénario n’a rien d’isolé. Il illustre un mécanisme documenté par plusieurs organisations de surveillance maritime : le « reflagging », ou changement de pavillon de complaisance. Le principe est simple sur le papier, redoutablement efficace dans les faits. Un armateur chinois, confronté à l’épuisement des stocks de poissons dans ses eaux nationales et au durcissement des réglementations internationales, s’associe à une société-écran ou à un prête-nom local, à Pointe-Noire ou à Libreville. Le navire abandonne alors son pavillon d’origine pour adopter celui du pays hôte. Aux yeux de la loi, il devient « congolais » ou « gabonais ». Il accède du même coup aux quotas réservés aux nationaux, échappe aux traités internationaux signés par Pékin, et contourne les taxes d’importation normalement dues par les flottes étrangères.

À bord, la répartition des rôles ne laisse guère de doute sur qui détient réellement les commandes. Le commandement (capitaine, ingénieur en chef, officiers de pont) reste systématiquement chinois : ce sont ces cadres qui maîtrisent les équipements de détection du poisson et décident des zones de pêche, y compris des incursions dans les parcs marins. La main-d’œuvre locale, elle, est cantonnée aux tâches physiques, faiblement rémunérée, et sert souvent, selon plusieurs témoignages recueillis par notre Rédaction, de « bouclier juridique » lors des contrôles de routine.

Le Golfe de Guinée, épicentre mondial de la pêche illégale

Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon les données croisées par la plateforme Global Fishing Watch (GFW) et l’ONG Trygg Mat Tracking, le Golfe de Guinée est devenu le principal foyer mondial de la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN). Près de 40 % des captures réalisées dans la zone proviendraient d’activités illicites, pour des pertes annuelles estimées à plus de 1,9 milliard de dollars pour l’Afrique de l’Ouest.

Pour traquer les navires en infraction, la Joint Analytical Cell, qui réunit GFW et Trygg Mat Tracking, s’appuie sur trois technologies complémentaires : le suivi des balises AIS que les navires sont tenus d’activer en permanence ; l’imagerie radar à synthèse d’ouverture, capable de transpercer la couverture nuageuse équatoriale pour détecter la coque d’un bateau même balise éteinte ; et l’imagerie nocturne, qui repère les puissants projecteurs utilisés par les chalutiers pêchant illégalement de nuit.

Deux comportements reviennent, sentinelles d’un système bien rodé. D’abord, les « événements de désactivation » : un chalutier coupe brusquement son signal AIS à l’approche de la Zone économique exclusive gabonaise, avant que l’imagerie radar ne confirme qu’il continue ses allers-retours dans des zones interdites. Ensuite, le transbordement en haute mer : un chalutier et un cargo réfrigéré restent arrimés l’un à l’autre durant des heures, le temps de transférer une cargaison qui rejoindra directement les marchés asiatiques : sans jamais transiter par un port africain, ni acquitter la moindre taxe de débarquement.

Un accord de réciprocité contre des palais

L’implantation chinoise dans les eaux gabonaises ne repose pas sur un accord unique et transparent, à la différence du partenariat qui liait longtemps Libreville à l’Union européenne. Elle s’est construite, historiquement, sur des arrangements de réciprocité et des concessions directes : Pékin aurait ainsi obtenu, au fil des années, des droits d’accès pour ses chalutiers industriels en contrepartie du financement d’infrastructures publiques majeures dans la capitale gabonaise : notamment la construction du palais de l’Assemblée nationale et du Sénat.

À cette dimension diplomatique s’ajoute une opacité plus locale : plusieurs enquêtes menées sur le terrain pointent un système d’attribution des licences de pêche industrielle largement soustrait au regard public, où des navires opèrent sous pavillon gabonais ou via des coentreprises à capitaux chinois difficiles à tracer pour l’administration.

Face à ce qu’une partie de la classe politique et de la société civile qualifie désormais de « bradage » des ressources halieutiques nationales, le gouvernement a engagé, en 2026, un virage résolument souverainiste. En juin, le Gabon a rompu son accord de pêche avec l’Union européenne. Une décision qui marque, dans une certaine mesure, sa volonté de reprendre la main sur une filière longtemps pilotée depuis l’extérieur. Cette rupture s’accompagne d’un triptyque de mesures : renforcement de la surveillance satellitaire, obligation de débarquement des captures, et développement d’une transformation locale du poisson. En effet, le ministère de la Pêche refuse désormais le modèle de libre exportation brute. La nouvelle réglementation impose que les produits de la pêche soient débarqués dans les ports gabonais afin d’alimenter des usines de transformation locales et de générer des emplois nationaux.

Concrètement, les plus hautes autorités ont signé un protocole d’accord avec Global Fishing Watch et Trygg Mat Tracking pour traquer en temps réel, par imagerie satellitaire, les navires qui désactivent leurs balises de géolocalisation dans la ZEE gabonaise. Un dispositif de balises est également en cours de déploiement sur les pirogues artisanales locales, afin d’empêcher des navires industriels étrangers de se dissimuler sous de fausses identités artisanales. Sept États de la Commission régionale des pêches du Golfe de Guinée, dont le Gabon, ont par ailleurs entrepris d’harmoniser leurs registres de licences pour bloquer l’accès aux ports aux navires repérés par satellite.

Surtout, la nouvelle doctrine s’attaque directement au modèle du reflagging : les inspecteurs gabonais ne se contentent plus d’examiner le pavillon flottant sur un navire, mais entendent remonter la chaîne actionnariale pour identifier les bénéficiaires économiques réels, quand bien même ceux-ci se dissimuleraient derrière des prête-noms africains.

Un arsenal de sanctions pensé pour asphyxier les armateurs

Sur le plan répressif, la loi n° 015/2005 portant Code des pêches et de l’aquaculture du Gabon prévoit un dispositif conçu pour frapper au portefeuille. Les infractions graves commises par des navires industriels (pêche sans licence, engins prohibés, intrusion en aire marine protégée) sont passibles d’amendes comprises entre 3 millions et 500 millions de francs CFA (environ 4 500 à 762 000 euros) par navire. À cette amende de base peut s’ajouter une pénalité complémentaire calculée non pas sur les seules prises constatées, mais sur la valeur marchande potentielle de la cargaison totale que le navire aurait pu emporter. En cas de récidive, l’article 103 du Code prévoit le doublement automatique de l’ensemble des peines financières.

L’arraisonnement s’accompagne enfin de mesures conservatoires immédiates : confiscation de la cargaison (généralement redistribuée à des structures d’utilité publique comme des orphelinats ou des hôpitaux de Libreville), saisie du matériel de pêche prohibé, et immobilisation du navire à quai, aux frais de l’armateur, le temps de la procédure.

Dans l’affaire du 18 juillet que nous avons évoquée supra, les trois chalutiers saisis ont été escortés jusqu’au port de Libreville, où les capitaines chinois ont été entendus par les services juridiques de la Direction générale des pêches. L’armateur congolais s’expose désormais à la confiscation définitive de sa cargaison, à des amendes pouvant atteindre 500 millions de francs CFA par navire, et à des poursuites pénales pour violation d’une aire marine protégée.

Mais il est évident que la partie est loin d’être gagnée. Le modèle du pavillon de complaisance survit précisément parce qu’il dilue la responsabilité entre plusieurs juridictions et brouille la frontière entre pêche « nationale » et pêche « étrangère ». Tant que les bénéficiaires économiques réels resteront difficiles à identifier derrière des sociétés-écrans, la nationalisation affichée de la filière gabonaise se heurtera aux mêmes obstacles qu’ailleurs dans le Golfe de Guinée. La rupture avec l’Union européenne, l’alliance technologique avec Global Fishing Watch et le durcissement du Code des pêches dessinent une stratégie cohérente. Son efficacité se mesurera dans la durée, au rythme des prochains arraisonnements, et de la capacité de l’État gabonais à faire remonter, derrière chaque pavillon, le nom de ceux qui en tirent réellement profit.

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