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Nyanga : où sont passés les 7 milliards de FCFA ?

Deux ans après l’annonce d’une dotation exceptionnelle de 7 milliards de FCFA destinée à financer des projets prioritaires dans la Nyanga, les interrogations se multiplient. Chantiers inachevés, réalisations difficiles à identifier, entreprises convoquées par le gouvernement et audit de la Task Force : au-delà de la polémique, une question de responsabilité publique se pose désormais. Qui a décidé des projets ? Qui a sélectionné les entreprises ? Qui a validé les dépenses ? Et surtout, les milliards décaissés correspondent-ils effectivement aux ouvrages livrés aux populations ? Notre Rédaction vous en fait le point.

Par Stive Roméo Makanga

L’affaire des 7 milliards de francs CFA de la Nyanga ne peut plus être réduite à une controverse sur les réseaux sociaux. Elle pose désormais une question beaucoup plus précise : celle de la traçabilité d’une importante dotation publique et de la responsabilité de ceux qui ont participé à son pilotage. En effet, l’origine de cette enveloppe est connue. En juillet 2024, lors de sa tournée républicaine dans la Nyanga, Brice Clotaire Oligui Nguema, alors président de la Transition, avait annoncé un financement de 7 milliards de FCFA destiné aux projets prioritaires des six départements de la province. A ce sujet, nos confrères de Gabon Media Time rapportaient que cette enveloppe devait être répartie entre les différentes localités de la Nyanga. Le Conseil des ministres du 23 juillet 2024 précisera ensuite que les financements devaient notamment concerner l’eau, l’énergie, les écoles, les voiries urbaines, les structures sanitaires, les logements administratifs ainsi que l’agriculture et l’élevage.

Sur le papier, l’ambition était donc clairement affichée : transformer une dotation présidentielle exceptionnelle en réalisations directement perceptibles dans le quotidien des populations.

Deux ans plus tard, le tableau apparaît beaucoup plus contrasté.

Une chaîne de responsabilités désormais identifiable

Les informations publiées le 16 septembre 2026 par Le Confidentiel du Gabon permettent notamment de mieux comprendre l’architecture mise en place pour piloter cette dotation. Selon le journal, le dispositif reposait sur une coordination provinciale et six comités de pilotage départementaux chargés notamment du choix des projets et du suivi de leur exécution.

À la tête de la coordination provinciale se trouvait Jonathan Ignoumba.

Les comités départementaux étaient, quant à eux, présidés par Jean Charles Yembi Yembi pour Mougoutsi ; Wenceslas Mamboundou pour la Douigny ; Françoise Makaya épouse Mbou pour la Basse-Banio ; l’honorable Mihindou Mihindou pour Mongo ; Guy Noël Bibalou Wendan pour la Doutsila ; et l’honorable Anicet Égard Mboumbou Miyakou pour la Haute-Banio.

Comme vous pouvez vous en douter, cette architecture administrative change nécessairement la manière d’interroger le dossier.

Il ne s’agit pas d’affirmer que ces responsables ont commis des détournements. Aucune décision judiciaire portée à notre connaissance ne permet, à ce jour, d’établir une telle responsabilité individuelle. En revanche, leurs fonctions placent chacun d’eux à un niveau de la chaîne de décision qui justifie des questions précises.

Quels projets chaque comité a-t-il retenus ? Quels procès-verbaux ont sanctionné ces choix ? Quelles entreprises ont été sélectionnées ? Pour quels montants ? Quels travaux ont été réceptionnés ? Quels responsables ont signé les documents autorisant les paiements ?

C’est à partir de ces pièces, et non des seules déclarations publiques, que pourra être établie la véritable cartographie des responsabilités.

Jonathan Ignoumba au centre du dispositif

La situation de Jonathan Ignoumba mérite, à cet égard, une attention particulière.

Non parce qu’une culpabilité aurait été établie contre lui, mais parce qu’il occupait la fonction de coordinateur provincial et parce que ses propres explications permettent de comprendre une partie du circuit administratif.

Mis en cause publiquement, l’ancien ministre a fermement rejeté les accusations de détournement. Il a expliqué que son rôle ne consistait pas à gérer directement l’argent affecté aux différents départements. Selon plusieurs médias ayant repris ses déclarations, les projets étaient identifiés localement, tandis que les décaissements relevaient de la Caisse des dépôts et consignations.

Cependant, Jonathan Ignoumba reconnaît avoir occupé une position qui était loin d’être purement symbolique.

Selon GabonReview, qui revient sur son entretien accordé notamment à Gabon Media Time, l’ancien ministre se présente comme le « point focal provincial », chargé entre autres de signer les factures avant leur transmission au niveau national. Il explique également que les comités locaux identifiaient les projets et choisissaient les entreprises.

Cette précision est capitale.

Car si le coordinateur provincial signait effectivement les factures, plusieurs questions deviennent incontournables : que signifiait juridiquement cette signature ? S’agissait-il d’une simple formalité administrative ou d’une validation attestant de la réalité des prestations ? Sur quels documents Jonathan Ignoumba s’appuyait-il avant de signer ? Les factures étaient-elles accompagnées de procès-verbaux de réception, de situations de travaux ou d’attestations émises par les comités départementaux ?

Autrement dit, dire que l’on ne manipulait pas directement l’argent ne suffit pas à épuiser la question de la responsabilité administrative.

Des marchés dont le mode d’attribution interroge

Un autre élément ressort des déclarations rapportées par GabonReview. Jonathan Ignoumba aurait reconnu l’absence d’appel d’offres dans une partie du dispositif, en expliquant que les marchés étaient conclus entre les comités départementaux et des entreprises locales.

Nos confrères du journal Le Confidentiel soulignent également que cette absence de procédure formelle de mise en concurrence soulève des interrogations sur la manière dont les prestataires ont été sélectionnés.

C’est ici que ce point mérite d’être nuancé : un document plus récent concernant la Douigny, rapporté par Akum Infos, affirme qu’un appel d’offres ouvert y aurait été lancé en octobre 2024, avec ouverture des plis le 3 novembre. Il faudra donc déterminer si les procédures ont différé selon les départements ou les projets.

L’accès aux dossiers de marchés permettrait de trancher cette contradiction.

De l’argent public aux réalisations : le chaînon manquant

C’est précisément sur le terrain que les interrogations deviennent les plus sensibles.

GabonReview rapporte plusieurs situations problématiques : à Malembe, dans la Haute-Banio, deux logements attribués à EGPS étaient signalés comme inachevés ; à Moabi, un bâtiment scolaire attribué, selon les sources du média, à GBT Infrastructure apparaissait également inachevé. Des interrogations ont aussi été rapportées concernant plusieurs forages à Mougagara, Panga et Dituba. Le média prend cependant soin de préciser que, faute de documents contractuels complets, il demeure difficile d’établir si les ouvrages observés correspondent exactement aux prestations commandées et payées.

C’est là toute la difficulté du dossier.

Un chantier inachevé ne signifie pas automatiquement que l’argent correspondant a disparu. Il peut résulter d’un paiement partiel, d’une suspension de financement, d’un litige contractuel, d’une mauvaise évaluation du coût des travaux, d’une défaillance du prestataire ou d’autres difficultés d’exécution.

Mais lorsqu’il s’agit de deniers publics, chacune de ces hypothèses doit pouvoir être documentée.

Douigny : 1,3 milliard de FCFA sous la loupe

Le cas de la Douigny montre à quel point la question nécessite un examen projet par projet.

Selon un rapport du Comité de suivi daté du 6 septembre 2026 et cité par Akum Infos, environ 1,3 milliard de FCFA aurait été engagé pour la Douigny, la commune de Moabi et le district de Mourindi. Sur cette enveloppe, 870 millions étaient destinés à l’agriculture et à la valorisation des produits du terroir, 180 millions à la santé, 80 millions à l’éducation, 65 millions à l’hydraulique, 35 millions aux communautés religieuses et traditionnelles et 70 millions au siège de la SACOM et à un espace de stockage.

Le même document affirme que 390,67 millions de FCFA ont notamment servi à acquérir et acheminer des équipements agricoles. Il fait également état de productions agricoles et de travaux au Centre médical de Moabi.

Mais des interrogations demeurent. Akum Infos relève notamment que le siège de la SACOM, pourtant budgétisé à 70 millions de FCFA, n’avait toujours pas été construit. Le média rapporte également que certaines entreprises auraient terminé leurs prestations tandis que d’autres auraient laissé des chantiers inachevés ou non démarrés.

Voilà précisément pourquoi la responsabilité du comité présidé par Wenceslas Mamboundou mérite d’être examinée : quels marchés a-t-il validés ? Pour quels montants ? Quels travaux ont été réceptionnés et quels paiements ont été autorisés ?

Les mêmes questions doivent être adressées aux cinq autres présidents des comités départementaux.

Chaque président de comité doit pouvoir rendre compte

Jean Charles Yembi Yembi, pour Mougoutsi, devrait ainsi pouvoir présenter la liste exhaustive des projets retenus dans son département, les entreprises sélectionnées, les montants contractualisés et le niveau d’exécution physique et financière.

Même exigence pour Françoise Makaya épouse Mbou dans la Basse-Banio : quels projets ont réellement été financés à Mayumba et dans le reste du département ? Cette question est d’autant plus nécessaire que Jonathan Ignoumba a lui-même distingué le financement de certains projets de Mayumba de l’enveloppe provinciale des 7 milliards.

Dans Mongo, l’honorable Mihindou Mihindou devrait également pouvoir établir la correspondance entre les financements reçus et les ouvrages réalisés. L’existence de réalisations n’est d’ailleurs pas contestable partout : L’Union rapportait notamment l’inauguration à Moulengui-Binza d’un complexe d’alimentation en eau comprenant forage, station de traitement, château d’eau de 60 mètres cubes et réseau de distribution. Jonathan Ignoumba avait alors relié cette infrastructure à l’enveloppe des 7 milliards.

Pour la Doutsila, le même exercice de transparence concerne Guy Noël Bibalou Wendan.

Dans la Haute-Banio, enfin, l’honorable Anicet Égard Mboumbou Miyakou devrait pouvoir répondre précisément aux interrogations portant sur les projets financés dans sa circonscription, notamment lorsque certains ouvrages sont aujourd’hui présentés comme inachevés.

La responsabilité politique ou administrative de ces présidents ne peut être assimilée, sans preuve, à une responsabilité pénale. Mais leur position au sein du mécanisme leur confère une obligation particulière d’explication.

Vingt et une entreprises convoquées

L’affaire a désormais dépassé le stade des interrogations médiatiques.

Le 3 septembre 2026, le gouvernement a convoqué les responsables de 21 entreprises attributaires de marchés liés à la dotation spéciale de la Nyanga. Dépêches 241 et GabonReview ont rapporté cette convocation après les controverses relatives aux chantiers inachevés.

Cette décision déplace nécessairement une partie du questionnement vers les prestataires.

Ont-ils reçu l’intégralité des sommes prévues dans leurs contrats ? Les décaissements correspondaient-ils à l’avancement réel des travaux ? Certains marchés ont-ils été entièrement payés alors que les ouvrages demeuraient inachevés ? À l’inverse, certaines entreprises ont-elles interrompu les travaux parce que l’État n’avait pas versé les sommes restantes ?

Autant de questions auxquelles seuls les contrats, les relevés de décaissement, les situations de travaux et les procès-verbaux de réception peuvent apporter une réponse définitive.

L’audit qui pourrait tout éclairer

GabonReview rapporte par ailleurs que la Task Force chargée du contrôle et de l’audit s’est penchée sur les travaux financés par cette dotation. Selon les informations du média, les investigations seraient terminées et un rapport aurait été transmis aux autorités compétentes. Son contenu n’était toutefois pas public au moment de la publication de l’article.

La publication de ce document apparaît désormais déterminante.

Car la véritable question n’est probablement pas : « Qui a pris les 7 milliards ? »

Aucune preuve publique disponible ne permet aujourd’hui de formuler ainsi l’accusation.

La question journalistiquement vérifiable est beaucoup plus précise : sur les 7 milliards de FCFA annoncés pour la Nyanga, combien ont effectivement été décaissés ? À quelles entreprises ? Pour quels marchés ? Quels montants restent éventuellement disponibles à la Caisse des dépôts et consignations ? Quels travaux ont été totalement réceptionnés ? Lesquels sont partiellement exécutés ? Et quelles sommes correspondent aux ouvrages qui ne sont toujours pas achevés ?

Jonathan Ignoumba face à sa responsabilité de coordinateur

Dans cette chaîne, Jonathan Ignoumba ne peut être présenté comme responsable d’un détournement qui n’est pas établi. Mais sa qualité de coordinateur provincial justifie qu’il fournisse une explication complète de son rôle.

S’il répartissait l’enveloppe, centralisait les informations, participait au suivi provincial et signait les factures avant leur transmission, son intervention se situait nécessairement à plusieurs étapes du dispositif. Ses explications doivent donc être confrontées aux pièces administratives.

Combien de factures a-t-il signées ? Pour quel montant cumulé ? Quelles entreprises concernaient-elles ? Sur quelle base attestait-il leur validité ? Avait-il connaissance de l’état d’avancement des chantiers au moment de signer ? A-t-il signalé par écrit des retards, anomalies ou défaillances ? Existe-t-il des rapports provinciaux de suivi portant sa signature ?

Ce sont ces réponses qui permettront de déterminer l’étendue exacte de sa responsabilité administrative.

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