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Carrefour Rio : six mois annoncés, des mois d’attente et toujours pas de livraison, où est passé Le Roi des Chantiers ?

Par Stive Roméo Makanga 

À Libreville, le chantier du carrefour Rio est devenu, au fil des mois, bien plus qu’une simple opération d’aménagement urbain. Il est désormais un cas d’école sur les délais d’exécution des marchés publics, la responsabilité des entreprises adjudicataires et, plus largement, sur la capacité de l’État à faire respecter les engagements pris devant les populations.

La photographie de la pancarte installée sur le site ne laisse pourtant guère de place à l’interprétation. Le maître d’ouvrage est le ministère des Travaux publics, le maître d’ouvrage délégué est la mairie de Libreville et le financement est assuré par l’État gabonais. Surtout, une donnée saute aux yeux : « DÉLAIS D’EXÉCUTION : 6 MOIS ». L’entreprise adjudicataire est clairement identifiée : « Le Roi des Chantiers ».

Vue de la pancarte

Dès lors, une question élémentaire s’impose : quand exactement ces six mois ont-ils commencé, et pourquoi le projet n’a-t-il pas été livré dans le délai annoncé ? Un flou absolu, qui continue de turlupiner chez plus d’un compatriote.

Ce qu’il faut désormais entendre, c’est que le problème n’est plus seulement celui d’un chantier qui prend du retard. Il est celui d’un calendrier contractuel ou annoncé qui doit être expliqué aux populations.

Qu’il soit bien compris que le Carrefour Rio n’est pas un chantier secondaire. C’est l’un des points névralgiques de la circulation à Libreville. Chaque jour, automobilistes, transporteurs, commerçants, riverains et usagers supportent les conséquences des perturbations liées aux travaux. Dans ces conditions, l’absence d’un calendrier d’exécution lisible et régulièrement actualisé nourrit nécessairement l’incompréhension.

Plus troublant encore : le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguéma, s’était lui-même rendu sur le site lors de ses visites de chantiers. Selon des comptes rendus de presse publiés sur les réseaux sociaux, c’est à cette occasion qu’il avait interpellé publiquement Joseph Trésor Agano, patron de JETA Groupe, maison mère du Roi des Chantiers, au sujet du retard de Rio. La phrase prononcée par le chef de l’État a largement marqué les esprits jusqu’à aujourd’hui : « Tu veux que je te tape la bouteille à la tête ? »

Une formule pour le moins spectaculaire, mais qui traduit surtout l’exaspération présidentielle face à un chantier qui ne semble pas avoir évolué au rythme attendu.

Or, après cette séquence, une autre question apparaît : quelles ont été les suites concrètes de cette interpellation ?

L’entreprise n’est évidemment pas tenue de commenter chaque critique publique. Mais lorsqu’un chantier financé par l’État accuse un retard, que le chef de l’État intervient personnellement et que les populations subissent les conséquences du blocage, une communication précise devient difficilement facultative. À quelle date les travaux ont-ils réellement commencé ? Quel était le calendrier contractuel détaillé ? Quel est le taux d’avancement réel ? Quels travaux ont été exécutés ? Quels obstacles ont provoqué l’arrêt ou le ralentissement ? Qui en porte la responsabilité ? Existe-t-il des pénalités de retard prévues au contrat ?

Ce sont là des questions factuelles, et non une mise en cause anticipée de l’entreprise.

D’ailleurs, une explication existe désormais dans la communication de certains médias favorables à l’entreprise. Le site serait resté « en stand-by » en raison notamment de préalables administratifs impliquant le ministère des Travaux publics, Gabon Telecom et la SEEG. Des études techniques auraient également été nécessaires pour déterminer les voies de déviation susceptibles d’absorber la circulation pendant les travaux.

Cette version mérite cependant d’être documentée davantage. Si des contraintes administratives, techniques ou liées aux réseaux ont effectivement empêché l’exécution normale du chantier, pourquoi ces éléments n’ont-ils pas été clairement exposés au public dès l’apparition du retard ? Et surtout, ces contraintes étaient-elles prévisibles au moment de l’établissement du délai de six mois ?

Le contraste mérite donc d’être expliqué : comment une entreprise présentée comme spécialiste de l’exécution rapide peut-elle se retrouver confrontée à un retard suffisamment important pour provoquer l’intervention directe du président de la République ?

Et c’est ici que le dossier Rio rejoint une autre affaire qui a récemment marqué l’actualité gabonaise.

Le 14 août 2026, l’architecte et entrepreneur Erick Mauro Nguema a été placé sous mandat de dépôt dans le dossier du monument Georges Damas Alèka. Cette décision judiciaire est intervenue après des retards importants dans la réalisation de l’ouvrage et des griefs portant notamment sur la gestion de fonds publics et le respect des engagements contractuels.

Aujourd’hui, il est donc question de savoir : si le retard d’un chantier public peut conduire, dans certaines circonstances et lorsqu’il existe des griefs judiciaires, à des poursuites contre un opérateur économique, qu’en sera-t-il du dossier Rio ?

La question qui turlupine désormais une partie de l’opinion est donc formulée sans détour : Joseph Trésor Agano connaîtra-t-il, lui aussi, les rigueurs de la justice si des manquements contractuels ou financiers venaient à être établis ?

À ce stade, rien ne permet de l’affirmer, mais la comparaison suffit à poser un problème clair. Les autorités compétentes doivent pouvoir l’expliquer documents à l’appui : ordre de service, calendrier actualisé, avenants éventuels, difficultés techniques, contraintes liées de cohérence dans l’action publique. Les mêmes exigences de respect des délais, de justification des dépenses publiques et d’exécution des contrats doivent-elles s’appliquer à tous les opérateurs ?

C’est précisément là que l’État est attendu.

Si le chantier de Rio a effectivement été retardé pour des raisons indépendantes de la volonté de l’entreprise, les autorités compétentes doivent pouvoir l’expliquer documents à l’appui : ordre de service, calendrier actualisé, avenants éventuels, difficultés techniques, contraintes liées aux concessionnaires de réseaux, état des paiements et nouveau délai contractuel.

Si, à l’inverse, le retard relève d’une défaillance de l’entreprise, la question devient celle des responsabilités et des éventuelles sanctions prévues par le marché.

Dans les deux cas, les Librevillois ont droit à autre chose qu’à des promesses successives.

Car un panneau de chantier n’est pas un simple élément de décor. Lorsqu’il affiche « six mois », il crée une obligation de lisibilité à l’égard des populations. Et lorsque le chantier est financé par l’État, cette exigence devient encore plus forte.

À Rio, l’enjeu dépasse donc désormais le béton, les caniveaux, les voies de circulation et les espaces d’aménagement prévus sur les plans. Il touche à une question beaucoup plus fondamentale : qui répond des délais annoncés lorsqu’un chantier public n’est pas livré à temps ?

Après la colère de Brice Clotaire Oligui Nguema, les explications techniques et la promesse d’une livraison avant la fin de 2026, une échéance demeure désormais dans toutes les têtes : quand, précisément, le carrefour Rio sera-t-il enfin livré ?

Et surtout, à l’heure où l’État gabonais affiche sa volonté de rompre avec les chantiers interminables, le respect du délai de six mois inscrit noir sur blanc sur cette pancarte restera-t-il une promesse, ou deviendra-t-il enfin une obligation vérifiable ?

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