Marchés publics : au Gabon, le gré à gré concentre l’essentiel de la commande publique
Par Stive Roméo Makanga
La Revue des finances publiques 2026 de la Banque mondiale met en exergue les fragilités de la commande publique au Gabon. Sur la période allant de février 2020 à août 2025, l’institution a examiné 2 273 contrats représentant une valeur cumulée d’environ 3 500 milliards de francs CFA. Mais c’est surtout le recours massif à l’entente directe qui retient l’attention : en 2024, cette procédure représentait près de 90 % de la valeur des marchés publics recensés.
Le chiffre est d’autant plus significatif que la commande publique constitue un levier majeur de l’investissement et de la dépense de l’État. Selon la Banque mondiale, les contrats analysés correspondent à environ 4,4 % du PIB sur la période considérée. Les travaux publics en absorbent 45 %, devant les fournitures, avec 36 %, tandis que les prestations intellectuelles et les autres services représentent respectivement 10 % et 7 %.
Au cœur du diagnostic se trouve donc la question du recours au gré à gré. L’entente directe n’est pas, en elle-même, synonyme d’irrégularité : certaines situations prévues par le cadre juridique peuvent justifier qu’un marché soit attribué sans appel à la concurrence. Toutefois, la Banque mondiale souligne que la prépondérance de cette procédure réduit mécaniquement l’espace laissé à la compétition entre fournisseurs et peut limiter la capacité de l’État à comparer les offres et à rechercher les conditions économiques les plus avantageuses.
L’analyse fait également apparaître une forte concentration des montants entre un nombre limité d’opérateurs. Une société anonymisée sous le nom d’« entreprise X » aurait ainsi obtenu plus de 900 millions de dollars, soit plus de 500 milliards de francs CFA selon les conversions rapportées, à travers seulement cinq marchés, tous attribués par entente directe. Une « entreprise Y » aurait, pour sa part, obtenu neuf contrats pour environ 120 millions de dollars, dont huit par la même procédure.
Cette concentration mérite toutefois d’être replacée dans son contexte. La Banque mondiale précise qu’un nombre élevé de contrats attribués à certains opérateurs ne suffit pas, à lui seul, à établir un dysfonctionnement de la concurrence. La taille des entreprises, leurs capacités financières ou encore leur expertise peuvent expliquer qu’elles remportent des marchés importants. Le problème soulevé par l’institution porte davantage sur la faible contestabilité de la commande publique lorsque la concentration des bénéficiaires se conjugue avec un recours très élevé aux procédures sans mise en concurrence.
À cette question s’ajoute celle du calendrier des attributions. Les données examinées par la Banque mondiale montrent des concentrations récurrentes des volumes et des montants de marchés entre septembre et décembre, soit à l’approche de la clôture de l’exercice budgétaire. Pour l’institution, cette tendance peut révéler des difficultés de programmation des achats publics, mais aussi des contraintes liées à la disponibilité de la trésorerie et à l’exécution des crédits.
Le diagnostic renvoie enfin aux conditions institutionnelles dans lesquelles s’effectue la commande publique. À la mi-2026, seuls deux des quatre textes identifiés comme nécessaires à la clarification du dispositif des marchés publics avaient été rédigés, selon les éléments rapportés de la revue. La Banque mondiale recommande notamment de renforcer la concurrence dans les marchés publics et de mettre en place une véritable passation électronique des marchés.
Au-delà des montants, le sujet posé par la Banque mondiale est donc celui de la qualité de la dépense publique. Lorsque près de neuf francs sur dix engagés dans les marchés recensés en 2024 passent par l’entente directe, l’enjeu ne se limite plus à la conformité individuelle des contrats. Il concerne la capacité de l’État à organiser une commande publique suffisamment transparente et concurrentielle pour démontrer que les ressources mobilisées sont utilisées dans les conditions les plus efficaces.
La réforme de la commande publique apparaît ainsi comme l’un des volets importants de l’agenda de consolidation des finances publiques. Dans sa revue, la Banque mondiale préconise plus largement de promouvoir des procédures concurrentielles, de numériser la passation des marchés et de renforcer la transparence de la gestion publique.



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