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Cerveaux en orbite : l’Afrique spatiale veut transformer la fuite des talents en circulation vertueuse

Par Jimmy Mandoukou 

Dans la salle climatisée du Stade de l’amitié sino-gabonaise d’Angondjé, le constat est aussi limpide que le ciel équatorial après l’orage : l’Afrique forme des ingénieurs et des docteurs de haut vol, mais peine à les garder. La session consacrée aux talents et à la fuite des cerveaux dans les technologies de pointe a agité bien plus que des statistiques ; elle a posé les bases d’un changement de paradigme où le « brain drain » se mue en « brain circulation », et où l’écosystème, plus que le diplôme, devient le nerf de la rétention.

Gayane Faye, coordinatrice du projet spatial sénégalais SENSAT, ouvre le bal par une image concrète : un centre spatial national, un bâtiment qui abrite enfin une salle blanche, des pots vibrants, tout le matériel nécessaire pour ne plus former à l’étranger ce que l’on peut assembler chez soi. « Il fallait des infrastructures », lâche-t-elle avec le sourire de qui voit les murs sortir de terre. Une condition matérielle incontournable, mais pas suffisante, prévient aussitôt le Pr Lazarus Mustapha Ojigi, directeur exécutif de l’Institut régional africain des sciences et technologies de l’information géospatiale. Selon lui, bâtir un vivier durable exige d’arrimer la formation aux problèmes locaux. « Si je veux résoudre les défis du Ghana avec des candidats ghanéens, je dois d’abord comprendre quelles sont les urgences géospatiales de ce pays. On ne peut pas former sur les technologies d’hier pour répondre aux questions d’aujourd’hui », assène-t-il, plaidant pour des laboratoires à la pointe et des cursus conçus pour absorber une montée en échelle.

Le ton est ainsi donné : la rétention se joue à l’intersection de l’infrastructure, du marché et de la pertinence locale. Mais comment entretenir l’étincelle quand les pépites issues des hackathons filent ensuite vers les États-Unis ou l’Europe, parfois juste après avoir remporté un concours ? La question fuse, adressée au Pr Chakroun Hedia, secrétaire général de l’Agence gabonaise d’études et d’observation spatiales – l’AGEOS Tunisie, dont l’une des marques de fabrique est justement l’organisation de hackathons. Sept éditions en cinq ans, autour de l’IA et des données satellitaires, s’appuyant sur une politique affirmée d’open data et un géoportail open source. « Ces événements sont des catalyseurs, ils créent des réseaux et donnent le goût de l’entrepreneuriat », explique-t-elle, tout en reconnaissant le cruel effet de soufflé : une start-up prometteuse née d’un hackathon autour des données de transport s’est heurtée à la discontinuité des flux publics de données. La durabilité, tranche-t-elle, « ne dépend pas d’un simple accompagnement ponctuel, mais de tout l’écosystème ». Autrement dit, l’État doit être le premier client, le preneur de risque, pour que le secteur privé puisse prospérer et absorber les jeunes diplômés. Dans un pays de douze millions d’habitants comme la Tunisie, le marché domestique est vite étroit. D’où l’appel à des mécanismes continentaux, une sorte d’ESA africaine qui mutualiserait appels d’offres et collaborations transfrontalières, à l’image de ce que permet le programme ISABIQ pour les start-ups européennes.

C’est le Dr Taiwo Tejumola, maître de conférences à l’université de Southampton, qui va le plus loin dans le renversement de perspective. Lui l’ingénieur nigérian passé par l’agence spatiale de son pays, puis par le Japon, la France et le Royaume-Uni, se définit comme un pur produit de la mobilité. Loin de fustiger la fuite des cerveaux, il plaide pour un cadre formel d’engagement de la diaspora. « L’important n’est pas forcément le retour physique, mais de garder un lien solide, une connexion qui permet d’utiliser les infrastructures de pointe à distance. J’ai vu des universités africaines piloter des expériences en ligne grâce à des partenariats avec l’Europe ; c’est cette circulation qu’il faut structurer. » Il enfonce le clou : « Quand quelqu’un part, on perd des compétences, c’est un fait. Mais on peut aussi gagner un relais. À nous d’avoir de bonnes intentions et un vrai dashboard des projets et des défis du pays pour que la diaspora apporte son impôt de savoir. »

Le réalisme économique rattrape néanmoins l’enthousiasme. Le Pr Ojigi rappelle que « personne ne va au marché acheter un sac de riz avec des remerciements. » Dans son institut, on a choisi de sécuriser l’environnement de formation : hébergement gratuit, soins de santé, sécurité, frais de scolarité couverts, le tout adossé à des équipements régulièrement modernisés. « Former quelqu’un sans entretenir les labos, c’est comme cuire du pain qui rassit en trois jours », image-t-il, avant d’admettre que, la formation terminée, « nous avons peu de contrôle sur l’exode. » La réponse ne peut donc être que collective et systémique : améliorer le cadre de vie général, offrir des carrières et pas seulement des diplômes.

Sur le pont entre l’académie et l’industrie, le Pr Chakroun Hedia insiste sur la responsabilité des professeurs à « regarder autour d’eux » et à orienter la recherche fondamentale vers les besoins, tandis que le secteur public doit offrir les marchés risqués du segment amont. Elle évoque la création d’une association pour pallier le fossé entre universités et réalités entrepreneuriales, et appelle à des connexions formelles plutôt que des discussions de couloir.

Quant aux opportunités concrètes, Gayane Faye les illustre par la dynamique sénégalaise : à chaque projet satellitaire, SENSAT convie le secteur privé local pour co-définir besoins et services. « Entre les images brutes et ce dont les publicités décisionnaires ont besoin, il y a une énorme chaîne de valeur à construire. Les entreprises doivent se positionner. » Un modèle de fertilisation croisée où l’État, les laboratoires universitaires et les start-ups apprennent à dialoguer autour d’un objet commun.

Alors, est-on si loin d’un vivier africain pérenne dans le spatial ? À cette question conclusive, le Dr Taiwo n’hésite pas : « Nous sommes vraiment très proches. Il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme estampillé “ingénierie spatiale” : un informaticien qui écrit du code, un électronicien qui maîtrise les sous-systèmes de communication, tout cela s’assemble parfaitement. L’enjeu, c’est de comprendre comment assembler ces compétences. » Le Pr Chakroun Hedia renchérit : « Nous sommes déjà prêts. Depuis les indépendances, nous avons bâti des écoles d’ingénieurs solides. Nous devons juste adapter les cursus, impliquer concrètement la diaspora en lui faisant connaître les défis nationaux, et mutualiser nos forces par grandes régions africaines. » Une partition à écrire ensemble, en somme, où chaque instrument a déjà sa place.

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