Chargement en cours

« Il faut changer de paradigme vis-à-vis de l’Afrique » : à Paris, Oligui Nguema se confie au journal Le Figaro

Par Stive Roméo Makanga

En marge de sa visite d’État en France, la première effectuée par un chef d’État gabonais à ce niveau protocolaire depuis quarante-deux ans, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a accordé un entretien au quotidien Le Figaro. Loin des discours de rupture ou des déclarations de circonstance, le chef de l’État gabonais y développe une vision de la relation entre l’Afrique et ses partenaires occidentaux fondée sur la souveraineté, l’équité économique et la diversification des alliances. Plus qu’un plaidoyer diplomatique, l’entretien se présente comme une tentative de redéfinition des rapports entre Paris et Libreville dans un contexte géopolitique profondément recomposé. 

Au cœur de son propos figure une idée directrice : la nécessité de « changer de paradigme vis-à-vis de l’Afrique ». Pour le numéro Un gabonais, les difficultés rencontrées par certains partenaires traditionnels sur le continent ne trouvent pas leur origine dans l’arrivée de nouvelles puissances, mais dans l’incapacité à adapter leurs méthodes à une Afrique qui a profondément évolué. Selon lui, le continent n’est plus celui des indépendances ni des anciennes dépendances. Les États africains disposent désormais de leurs propres élites administratives, d’ingénieurs, de technocrates et de cadres formés qui entendent défendre leurs intérêts avec davantage d’assurance.

Dans cette perspective, il est opportun de soutenir que le président gabonais s’attache à déconstruire l’idée selon laquelle l’ouverture du Gabon à de nouveaux partenaires constituerait une prise de distance à l’égard de la France. C’est pourquoi il a insisté, au contraire, sur une logique de normalisation des relations internationales. « Nous venons à Paris en partenaire souverain, pour un partenariat rénové », a-t-il affirmé, en précisant que le Gabon ne cherche ni à rompre avec son partenaire historique ni à substituer une influence à une autre. Il a en revanche présenté la diversification des partenariats comme un attribut normal de la souveraineté d’un État moderne plutôt que comme un choix idéologique.

Cette volonté de rééquilibrage s’étend également au terrain économique. En effet, Brice Clotaire Oligui Nguema a évoqué l’existence de contrats conclus il y a plusieurs décennies, hérités selon lui d’une époque où les rapports de force étaient très différents. Sans appeler à leur dénonciation unilatérale, il a défendu leur renégociation afin qu’ils correspondent davantage aux intérêts contemporains du Gabon. La souveraineté, a-t-il expliqué au cours de cet échange, ne se manifeste pas par des ruptures spectaculaires mais par une capacité à discuter, réexaminer et adapter les accords dans le cadre du droit et de la négociation politique.

Force est de reconnaître que cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large de valorisation des ressources nationales. Le président estime que les matières premières gabonaises doivent désormais être négociées à leur juste valeur et que le pays n’a plus vocation à accepter des conditions économiques héritées d’un autre siècle. Derrière cette position transparaît la volonté de faire évoluer le modèle de développement gabonais vers une plus grande maîtrise des chaînes de valeur et une meilleure redistribution des richesses produites sur son territoire.

Interrogé sur les bouleversements géopolitiques observés en Afrique de l’Ouest, notamment au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), Brice Clotaire Oligui Nguema a adopté un ton mesuré. Il a refusé toute logique de confrontation entre blocs et a insisté sur le respect dû aux dirigeants de ces États, qu’il qualifie de « frères d’armes » et d’homologues. Pour lui, chaque pays demeure libre de déterminer ses alliances en fonction de ses intérêts nationaux, tandis que le Gabon entend poursuivre sa propre voie, laquelle consiste à dialoguer avec l’ensemble de ses partenaires sans s’enfermer dans des rapports d’exclusivité.

Plus loins au cours de l’échange, le chef de l’État est également revenu sur la transition politique engagée après les événements du 30 août 2023. Il a présenté le processus ayant conduit à l’élection présidentielle d’avril 2025 comme l’aboutissement d’un retour à l’ordre constitutionnel et à la légitimité démocratique. Selon lui, le pays a réussi à mettre un terme à plusieurs décennies de succession dynastique sans connaître de violences majeures, tout en restaurant progressivement ses institutions civiles.

Sur les questions environnementales enfin, Brice Clotaire Oligui Nguema a défendu une approche qu’il juge plus équilibrée des politiques climatiques internationales. Si le Gabon demeure attaché à la préservation de son patrimoine forestier, il estime que les mécanismes de financement internationaux doivent davantage reconnaître l’effort consenti par les pays forestiers. La protection des forêts, affirme-t-il, ne peut s’effectuer au détriment du développement économique des populations qui les préservent. Il a ainsi appelé à un partage plus équitable des responsabilités entre les pays fortement émetteurs de gaz à effet de serre et ceux qui contribuent à la régulation du climat mondial.

Au-delà des formules employées, il est évident que cet entretien a eu le mérite de révéler la doctrine diplomatique que Libreville entend désormais promouvoir. Le Gabon cherche à se présenter comme un État qui ne revendique plus un statut particulier hérité de son histoire avec la France, mais celui d’un partenaire souverain, libre de ses choix économiques et stratégiques. Dans cette lecture, la visite d’État à Paris ne constitue ni un retour à une relation ancienne ni un exercice de rupture, mais l’expression d’une ambition : inscrire les relations franco-gabonaises dans un cadre où la coopération repose désormais sur l’équilibre des intérêts, la négociation et le respect mutuel.

Laisser un commentaire