Chargement en cours

[Décryptage] Face à l’offensive chinoise, l’Europe et l’Afrique veulent rebâtir leur souveraineté textile

Par Stive Roméo Makanga

Alors que les textiles asiatiques, en particulier chinois, souvent contrefaits, envahissent les marchés européens et africains et en perturbent l’équilibre, responsables politiques et experts en appellent désormais à une refonte du modèle en vigueur. C’est ainsi que le mardi 30 juin 2026, à Bruxelles, au siège de l’Union européenne, sous l’égide du groupe ESL Rivington, plusieurs acteurs se sont réunis pour plaider en faveur d’un partenariat stratégique entre l’Europe et l’Afrique, afin de bâtir une industrie textile plus compétitive, durable et respectueuse des normes sociales et environnementales : et, par là même, contrer ce que certains n’hésitent plus à qualifier d’invasion chinoise.

Considérée pendant longtemps comme l’« usine du monde », la Chine se retrouve aujourd’hui au cœur des critiques pour les profondes distorsions qu’elle est accusée d’imposer au commerce mondial du textile.

En effet, en Europe comme en Afrique, les importations massives de vêtements à bas prix, issues de la fast fashion, fragilisent les industries locales, détruisent des emplois et renforcent, par conséquent, la dépendance économique des États.

Une vue des participants

C’est précisément autour de cette problématique qu’était organisée la conférence bruxelloise, réunissant notamment François Kalfon, député français au Parlement européen, Bruno Delaye, responsable du groupe ESL Rivington, ainsi que Belinda Edmonds, Directrice Générale de l’African Cotton Foundation (ACF). Le modèle de la Zone Économique Spéciale de Glo-Djigbé (GDIZ), au Bénin, a d’ailleurs été particulièrement salué, grâce aux interventions de son directeur, Letondji Beheton, et du CEO Textile du groupe Arise IIP, Arvind Mathur.

« Nous avons dénoncé un problème qui est l’écrasement du commerce mondial, notamment sur le textile, par la Chine. C’est ce qui déséquilibre le commerce mondial et les économies africaines, rendant dépendants les citoyens des pays africains », a déclaré François Kalfon selon Le Patriote.

Or, les chiffres présentés lors de la conférence confirment cette domination. En 2024, les importations européennes de vêtements chinois étaient ainsi estimées à près de 84 milliards d’euros. En France, la Chine reste par exemple le premier fournisseur avec 23,6% des importations de vêtements sur la période allant de septembre 2024 à août 2025, devant le Bangladesh et l’Italie. À l’échelle européenne, ce sont pas moins de 12 millions de petits colis qui entraient chaque jour dans l’UE en 2024 (soit deux fois plus qu’en 2023), dont 96% provenaient de Chine et de ses plateformes Shein, AliExpress et Temu.

Les pratiques malsaines pointées du doigt

Derrière ces prix imbattables se cache, cependant, un ensemble de pratiques problématiques. Bruno Delaye a d’abord rappelé que la guerre commerciale sino-américaine (les États-Unis ayant instauré des droits de douane de 145% sur les produits textiles chinois) pousse Pékin à rediriger ses excédents vers l’Europe. « Les Chinois viennent déverser leurs produits sur l’Europe, qui doit aujourd’hui se défendre », a-t-il expliqué, selon Le Patriote.

Au-delà de l’argument du prix, les intervenants ont ensuite dénoncé des conditions de production contestables : journées de travail de 12 heures, salaires très bas, absence de protection sociale et opacité totale des chaînes d’approvisionnement, notamment dans certains ateliers partenaires de plateformes comme Shein. Par ailleurs, la Chine demeure la première source de contrefaçons de vêtements saisies dans l’UE, avec près de 86 millions d’articles contrefaits interceptés en 2022, pour une perte estimée à 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 160 000 emplois en Europe, selon l’EUIPO.

À cela s’ajoute l’exploitation de failles réglementaires et fiscales : de nombreuses plateformes échappent en effet à la TVA locale ou sous-évaluent la valeur réelle de leurs colis, faussant ainsi la concurrence avec les producteurs européens et africains. Enfin, ce modèle de renouvellement ultra-rapide génère une surproduction, des stocks invendus massifs, et par conséquent une hausse continue des émissions de CO₂ liées au transport aérien de petits colis.

L’Union européenne durcit sa riposte

Face à cette situation, l’Union européenne a annoncé un renforcement progressif de sa réglementation. Bruno Delaye a ainsi confirmé qu’à partir du 1er juillet 2026, une taxe forfaitaire de 3 euros sera appliquée sur les petits colis importés de pays tiers, dans le cadre de la réforme douanière européenne prévue pour 2028. Cette mesure s’accompagne, en outre, de la fin de l’exonération de droits de douane dont bénéficiaient jusqu’ici les colis de moins de 150 euros.

Un autre chantier majeur concerne la mise en place du passeport numérique des produits textiles. « Il permettra d’assurer la traçabilité des produits et de vérifier leur qualité », a précisé Bruno Delaye, cité par nos confrères du journal Le Patriote. Cette initiative s’inscrit d’ailleurs dans la Stratégie européenne pour des textiles durables et circulaires, qui prévoit notamment l’ESPR (règlement sur l’écoconception des produits durables), applicable à partir de 2027 et interdisant la destruction des invendus, ainsi que la Directive-cadre sur les déchets (WFD), qui harmonisera les taxes de recyclage par article dans les États membres.

Du côté français, une taxe nationale de 2 euros sur les petits colis importés de pays tiers a par ailleurs été instaurée dans le cadre du PLF 2026, adopté par la voie du 49-3 le 2 février 2026.

Le « Made in Africa », alternative crédible

Au-delà des mesures défensives, les intervenants ont toutefois insisté sur la nécessité de construire une véritable filière textile euro-africaine. De fait, l’industrie textile africaine emploie déjà plus de 10 millions de personnes, majoritairement des femmes, et représente jusqu’à 7% du PIB industriel de pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. Contrairement au modèle asiatique, fondé sur les fibres synthétiques issues de la pétrochimie, le continent mise en effet sur des fibres naturelles (coton, jute, laine, bambou) et donc sur une empreinte carbone réduite.

La zone industrielle de Glo-Djigbé, au Bénin, illustre concrètement cette ambition. Développée par Arise IIP, elle abrite déjà trois usines textiles (Btex, BTC et STB) qui, à pleine capacité, devraient traiter environ 38 000 tonnes de coton par an, générer plus de 250 millions d’euros de revenus et créer plus de 16 000 emplois directs. Ces unités fournissent d’ailleurs déjà des marques comme Kiabi, Auchan, GEMO ou H&M, si bien que les prévisions d’Arise IIP tablent désormais sur l’exportation de l’équivalent de 170 millions de dollars de textile vers l’UE d’ici 2030, depuis ses sites béninois et togolais.

Ce modèle « farm-to-fashion » intégré (de la culture du coton à la confection) s’appuie ainsi sur une chaîne d’approvisionnement traçable grâce à la technologie FibreTrace, sur l’énergie solaire, ainsi que sur un centre de formation ayant déjà formé plus de 15 000 stagiaires. C’est pourquoi il est aujourd’hui reproduit au Cameroun et au Nigéria, et étendu au Rwanda, au Kenya, à la Tanzanie, au Ghana et à la Côte d’Ivoire.

Un partenariat industriel à consolider

Au terme des échanges, un message s’est finalement imposé : pour préserver leurs industries textiles respectives et réduire leur dépendance à la fast fashion asiatique, l’Europe et l’Afrique ont donc tout intérêt à construire un partenariat industriel durable, fondé sur la qualité, la traçabilité et une création de valeur partagée. Ainsi, un cadre réglementaire incitatif, un soutien renforcé d’institutions comme Proparco et la BPI, de même que la promotion des zones économiques spéciales africaines, apparaissent comme autant de leviers susceptibles de transformer cette ambition en réalité industrielle durable.

Laisser un commentaire

NE MANQUEZ PAS