Guerre en Ukraine : l’ONU et Amnesty International dénoncent un système de traite d’étrangers organisé par la Russie
La guerre en Ukraine révèle une autre dimension préoccupante : le recrutement de ressortissants étrangers dans les rangs de l’armée russe par des méthodes trompeuses et coercitives. Cette pratique, dénoncée par plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, fait désormais l’objet de conclusions particulièrement sévères de la part des Nations unies.
Dans un rapport présenté à l’Assemblée générale de l’ONU en octobre 2026, la Commission internationale indépendante d’enquête sur l’Ukraine affirme avoir réuni des éléments de preuve convaincants concernant la traite de ressortissants de 29 pays. Si l’on s’en tient à ses investigations, des hommes étrangers auraient été recrutés au moyen de réseaux d’intermédiaires opérant dans différentes régions du monde, avant d’être incorporés dans les forces armées russes et déployés sur les lignes de front.
Il faut dire que les conclusions de cette commission rejoignent celles d’Amnesty International. En effet, dans une synthèse publiée le 10 septembre 2026 et intitulée « Russie. Des personnes étrangères soumises à la traite pour combattre en Ukraine », l’organisation décrit un dispositif de recrutement reposant sur l’exploitation de la vulnérabilité économique, administrative et sociale de personnes originaires, pour l’essentiel, de pays à faibles revenus.
Un recrutement fondé sur la tromperie et la vulnérabilité
Dans le détail, le mode opératoire décrit par la commission onusienne repose sur une organisation relativement structurée. Des agents ou des agences de recrutement, se présentant comme des entreprises légitimes et parfois soutenues par les autorités, approcheraient des candidats dans leurs pays d’origine. Ils leur proposeraient des emplois civils attractifs, notamment dans la sécurité, la logistique, la construction ou les technologies de l’information.
À ces offres s’ajouteraient des promesses de rémunérations élevées, de primes financières et de facilités pour obtenir la nationalité russe. Les intermédiaires prendraient également en charge les formalités administratives, les visas et les billets d’avion, allant parfois jusqu’à accompagner les candidats dans leur déplacement vers la Russie.
Cependant, une fois arrivés sur le territoire russe, la situation changerait radicalement. D’après la Commission d’enquête, les hommes concernés seraient contraints de signer des contrats militaires rédigés exclusivement en russe avec le ministère de la Défense. Certains ne comprendraient même pas la nature des documents qu’ils sont amenés à signer.
La commission relève notamment une coordination étroite entre les recruteurs opérant à l’étranger et les autorités russes. Dans plusieurs situations, les passeports et les téléphones des nouvelles recrues auraient été confisqués, tandis que leurs déplacements auraient été strictement contrôlés.
Une fois incorporés, ces hommes seraient rapidement envoyés sur les théâtres d’opérations en Ukraine, parfois après seulement quelques semaines de formation. Plusieurs auraient été tués, portés disparus ou capturés par les forces ukrainiennes. D’autres auraient choisi de se rendre.
Pour la Commission internationale d’enquête, ces pratiques constituent une violation du droit international relatif à la traite des êtres humains. Elle demande notamment que les personnes concernées soient libérées de leurs obligations militaires au sein des forces armées russes.
Amnesty International documente un système d’exploitation des populations vulnérables
Les conclusions des Nations unies font écho aux investigations d’Amnesty International, qui s’est intéressée aux mécanismes de recrutement et aux conditions dans lesquelles les étrangers sont incorporés dans l’armée russe.
Dans son rapport du 10 septembre 2026, l’organisation indique que la Russie aurait recruté des milliers de ressortissants étrangers issus de pays à faibles revenus, mais également des migrants et des réfugiés déjà présents sur son territoire.
L’enquête repose notamment sur des témoignages recueillis entre 2024 et 2026 auprès de prisonniers de guerre ukrainiens originaires du Brésil, de Colombie, de Cuba, d’Égypte, de Sierra Leone, du Sri Lanka, de Somalie et d’Afrique du Sud. Amnesty International a également recueilli des informations auprès de familles de recrues, d’avocats, de défenseurs des droits humains et de journalistes.
L’organisation décrit plusieurs mécanismes particulièrement préoccupants. Certains étrangers en situation administrative irrégulière auraient été incités à rejoindre l’armée pour éviter une arrestation ou une expulsion. D’autres, incarcérés pour des infractions présumées, se seraient vu proposer un contrat militaire en remplacement de leur peine de prison.
Le rapport évoque également le cas de deux ressortissants sri-lankais auxquels un emploi de cuisinier aurait été promis. Une fois recrutés, ils auraient pourtant été envoyés combattre en première ligne avant d’être capturés par les forces ukrainiennes.
Des témoignages font aussi état de menaces de mort à l’encontre de ceux qui chercheraient à s’échapper. Un ressortissant brésilien, recruté après avoir cru signer un contrat pour un emploi bien rémunéré dans le secteur informatique, affirme avoir été menacé par son commandant après avoir exprimé son souhait de partir.
« Si vous essayez de vous enfuir, soit vous irez en prison, soit nous vous tuerons », aurait-il été averti.
Pour Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, ces pratiques traduisent une exploitation délibérée de personnes économiquement vulnérables, utilisées comme « chair à canon » dans la guerre menée contre l’Ukraine.
Un phénomène qui dépasse le recrutement des étrangers
Parallèlement à ces révélations concernant les ressortissants étrangers, d’autres enquêtes mettent en évidence des pratiques coercitives visant également des citoyens russes.
Dans une publication du 29 octobre 2026, La Dépêche du Midi, s’appuyant sur une enquête de CNN publiée trois jours plus tôt, rapporte que des hommes endettés ou présentant des problèmes de santé auraient été contraints de rejoindre les forces armées russes.
Les témoignages recueillis par les médias et des organisations locales font notamment état d’interpellations et d’enrôlements forcés dans la région de Penza. Des familles auraient ainsi dénoncé l’impossibilité pour certains hommes concernés de refuser leur incorporation.
L’avocat militaire russe Artem Klyga, installé à Berlin, fait lui aussi état d’une augmentation des sollicitations de personnes cherchant à faire valoir leurs droits depuis l’été 2026. La coalition de juristes Call to Conscience signale également une hausse des cas de recrutement forcé durant les mois de juillet et d’août.
Ces informations, qui concernent un autre volet du recrutement militaire russe, viennent compléter le tableau d’une politique d’enrôlement de plus en plus controversée.
La responsabilité de Moscou au cœur des préoccupations internationales
Au-delà des témoignages individuels, les deux organisations soulèvent la question de la responsabilité des autorités russes dans l’organisation et le fonctionnement de ces réseaux.
Pour Amnesty International, le recours à la tromperie, aux menaces et à l’exploitation de situations de précarité peut relever de la traite des êtres humains telle que définie par le Protocole de Palerme. L’organisation appelle donc Moscou à mettre immédiatement fin à ces pratiques, à identifier les victimes et à garantir que les responsables présumés, notamment les recruteurs, les intermédiaires et les responsables militaires, rendent compte de leurs actes.
Elle exhorte également les États dont les ressortissants sont exposés à ces recrutements à renforcer la prévention, notamment en diffusant des avertissements contre les offres d’emploi frauduleuses en Russie ou dans des pays tiers.
De son côté, la Commission d’enquête des Nations unies demande que les personnes victimes de ces pratiques soient libérées de leur engagement militaire.
Ainsi, les conclusions des deux organisations mettent en évidence une dimension transnationale de la guerre en Ukraine. Loin de se limiter aux frontières du conflit, les mécanismes de recrutement dénoncés toucheraient des populations vulnérables sur plusieurs continents, tout en transformant des perspectives d’emploi et de mobilité sociale en pièges susceptibles de conduire directement au front.



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