Détention préventive à Makokou : l’interminable attente des familles après de multiples turpitudes
Par Joseph Mundruma
Près de deux ans après leur placement en détention, trente personnes poursuivies pour des faits présumés commis à Libreville demeurent incarcérées à la prison centrale de Makokou. Pour leurs proches, le temps judiciaire s’est transformé en une épreuve interminable, tandis que l’instruction semble s’enliser.
Dans cette affaire, le calendrier judiciaire nourrit désormais autant d’interrogations que les faits à l’origine des poursuites. Les prévenus ont été transférés à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale, où les faits auraient été commis et où se trouve la juridiction chargée de l’instruction. Selon plusieurs magistrats cités par les familles, ce choix pose question au regard du principe de proximité entre la juridiction saisie, les personnes détenues et les actes de procédure.
Pour les proches, cette distance ne constitue pas seulement un problème logistique. Elle compliquerait également l’exercice des droits de la défense et le déroulement normal de l’instruction. Les avocats doivent composer avec l’éloignement, tandis que les familles disent ne disposer d’aucune visibilité sur l’issue de la procédure.
Le dossier a pourtant connu un épisode qui aurait pu relancer la machine judiciaire. En décembre 2025, le juge d’instruction chargé de l’affaire aurait fait état de difficultés budgétaires ne lui permettant pas de se rendre à Makokou. Les familles ont alors décidé de prendre en charge elles-mêmes le déplacement. Selon leur collectif, plus de 5 millions de francs CFA ont été réunis et versés, par l’intermédiaire de la défense, afin de financer le voyage et le séjour du magistrat et de sa greffière.
Une mission d’instruction a ainsi pu être organisée sur place. Des interrogatoires ont été conduits et, selon les proches, certains éléments recueillis auraient même fait apparaître l’absence de charges à l’encontre de plusieurs prévenus. Mais, depuis cette étape, aucune décision mettant fin à leur situation n’aurait été portée à leur connaissance : ni non-lieu, ni renvoi devant une juridiction de jugement, ni nouvelle orientation clairement annoncée du dossier.
C’est précisément cette absence de débouché procédural qui alimente aujourd’hui l’exaspération des familles. D’autant que celles-ci affirment avoir tenté de lever, une à une, les difficultés matérielles susceptibles d’entraver l’instruction.
Elles auraient notamment appris que la juridiction de Makokou, appelée à intervenir dans le cadre d’une commission rogatoire, rencontrait des difficultés matérielles pour exécuter certains actes, faute notamment de fournitures de bureau. Là encore, les proches disent avoir mis la main à la poche pour fournir du matériel. Une nouvelle fois, sans que cette mobilisation ne se traduise, selon eux, par une avancée significative de la procédure.
La situation soulève une question centrale : jusqu’où peut aller une détention provisoire lorsque l’instruction peine à progresser ?
Le Code gabonais de procédure pénale qualifie la détention préventive de mesure exceptionnelle et en fixe les conditions. Dans sa version de 2019, l’article 134 prévoyait notamment des durées encadrées selon que les faits relevaient de la matière correctionnelle ou criminelle, avec des possibilités de prolongation soumises à des conditions précises.
Dans le cas présent, il appartient toutefois aux juridictions compétentes d’établir si les durées applicables ont été respectées, si les éventuelles prolongations ont été régulièrement ordonnées et si les conditions de détention demeurent juridiquement justifiées. Les informations disponibles ne permettent pas, à elles seules, de trancher ces questions.
Pour les familles, en revanche, le constat est plus immédiat : des proches restent privés de liberté et attendent une décision judiciaire. Leur colère s’est progressivement transformée en revendication. Elles demandent désormais que la situation de chacun des prévenus soit réexaminée et qu’une décision intervienne sans nouveau délai.
Derrière les arguments de procédure et les contraintes matérielles, ce sont aussi des vies familiales qui se trouvent suspendues. Des années d’attente signifient des emplois interrompus, des projets abandonnés et des familles contraintes de supporter, parfois au prix de lourds sacrifices financiers, les conséquences d’une procédure dont elles disent ne plus comprendre le calendrier.
L’affaire pose ainsi une question qui dépasse le seul cas des trente détenus : celle de la capacité de l’institution judiciaire à garantir, dans des délais raisonnables, l’équilibre entre les nécessités de l’instruction et les droits des personnes privées de liberté.
À Makokou, les familles attendent désormais que le dossier sorte de l’ombre procédurale. Elles ne demandent plus seulement des explications sur les obstacles rencontrés ; elles veulent une décision de justice. Pour les prévenus comme pour leurs proches, l’enjeu est désormais que l’attente cesse de tenir lieu de réponse.



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