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L’analyse du projet de loi de finances rectificative 2026 par Charles ASSEMBE

Adopté en Conseil des ministres le 22 mai 2026, le projet de loi de finances rectificative (PLFR) intervient dans un contexte régional marqué par les alertes lancées lors du sommet extraordinaire de la CEMAC tenu à Brazzaville en janvier dernier. Entre contraction des recettes fiscales, réduction drastique des investissements publics et recours accru aux marchés financiers, ce budget de réajustement traduit la volonté des autorités gabonaises de préserver les grands équilibres macroéconomiques tout en respectant les engagements communautaires. Dans cette analyse, le banquier Charles Assembé décrypte les principaux arbitrages opérés par le gouvernement, leurs implications pour l’économie nationale et les défis qui attendent le Gabon dans la mise en œuvre de son ambition de souveraineté économique. Lecture.

ANALYSE DU PROJET DE LOI DE FINANCES RECTIFICATIVE 2026

SUR LA BASE DES RECOMMANDATIONS DU SOMMET EXTRAORDINAIRE DE LA CEMAC TENUE A BRAZZAVILLE (REPUBLIQUE DU CONGO) LE 22 JANVIER 2026

 

Par Charles ASSEMBE, Banquier

« 2026 sera l’année de tous les arbitrages. L’heure n’est plus aux promesses, mais à l’épreuve des résultats. » SEM Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA, Vœux à la Nation, Koulamoutou, le 31 décembre 2025.

Le sommet extraordinaire de la CEMAC du 22 janvier 2026 à Kintélé (Brazzaville) a été convoqué face à une dégradation préoccupante de la situation macroéconomique, marquée par une érosion accélérée des réserves de change, des déséquilibres budgétaires persistants et le risque d’un choc économique majeur.

Ce projet de loi de finances rectificative (PLFR) adopté en Conseil des ministres le 22 mai 2026 est la réponse du Gouvernement à ces mesures communautaires.

Les Chefs d’État ont notamment recommandé de :

  • Garantir la cohérence des lois de finances avec les engagements internationaux
  • Renforcer la transparence et la digitalisation des finances publiques
  • Mettre en œuvre des mesures de redressement budgétaire en urgence
  • Confier au PREF-CEMAC des évaluations trimestrielles rigoureuses

Note : La sous-région est repassée en déficit budgétaire en 2024-2025, avec un risque de dépassement du seuil de 3% du PIB en 2026 sans ajustement crédible (Financial Afrik, janvier 2026).

 

1.    CADRAGE MACROECONOMIQUE : DES HYPOTHESES REALISTES MAIS FRAGILES

  • Tableau récapitulatif des hypothèses clés
Indicateur 2024 2025 LFI 2026 PLFR 2026 Écart 2027
Production pétrolière (Mt) 11,5 11,2 10,8 11,2 +3,1% 11,6
Prix baril gabonais ($US) 79,0 67,7 65,2 75,0 +15% 65,0
Prix Brent ($US) 79,9 68,3 66,5 80,2 +20,6% 71,5
Production manganèse (k t) 9 442,8 9 438,6 9 228,5 9 423,9 -0,2% 10 474,4
Production or (Kg) 105,0 557,1 400,0 800,0 +100% 1 000,0
Production bois débité (k m3) 1 449,5 1 105,7 1 551,7 989,4 -36,2% 1 008,9
Production huile de palme (k t) 136,9 132,9 146,9 137,5 -6,4% 142,3
Production caoutchouc (k t) 3,1 0,7 2,5 0,6 -76,9% 0,6
Taux de change (FCFA/US) 606,4 582,0 570,9 571,9 +0,2% 572,1

1.2  Analyse sectorielle

  • Pétrole

La production pétrolière est révisée à la hausse de 10,8 à 11,2 millions de tonnes (+3,1%), mais reste en recul par rapport à 2024 (11,5 Mt). Le prix du baril gabonais est rehaussé de 65,2 à 75 USD (+15%), se rapprochant davantage du Brent (80,2 USD). C’est une hypothèse prudente mais fragile dans un contexte de volatilité mondiale : une chute à 60 USD suffirait à effondrer l’équilibre budgétaire.

  • Manganèse

La production de manganèse (9 423,9 milliers de tonnes) est quasi stable (-0,2% vs LFI), avec un prix de vente maintenu à 166,9 USD/tonne. La montée en puissance prévue en 2027 (10 474,4 milliers de tonnes) dépend d’investissements d’infrastructure non encore sécurisés.

  • Or

La production d’or double, passant de 400 à 800 kg, avec un prix maintenu à 2 049,5 USD/once. C’est l’un des rares secteurs affichant une dynamique positive, cohérente avec la stratégie de souveraineté économique illustrée par le rachat d’actifs stratégiques (Assala Energy, Tullow Oil).

  • Bois, huile de palme et caoutchouc, secteurs en crise

La production de bois débité chute de 36,2% (vs LFI), l’huile de palme brut de 6,4%, le caoutchouc de 76,9%. Ces baisses drastiques traduisent une crise structurelle des filières agro-sylvicoles, secteurs pourtant prioritaires du projet de diversification économique.

1.3  Croissance : un atterrissage significatif

PIB (en %) 2024 2025 LFI 2026 PLFR 2026 Écart (pts) 2027
PIB total 3,4 3,2 6,5 4,0 -2,6 5,7
PIB pétrole 3,1 -2,9 -3,0 0,0 +3,0 4,2
PIB hors-pétrole 3,4 4,0 7,6 4,4 -3,2 5,8

 

2.  Cadrage budgétaire

  • Recettes budgétaires : effondrement de 22%
Titres et catégories LFI 2026 PLFR 2026 Écart valeur %
Titre 1 : Recettes fiscales 2 426 724 463 652 1 809 592 497 802 -617 131 965 849 -25%
Titre 2 : Dons, legs et fonds de concours 15 757 294 700 36 193 804 663 +20 436 509 963 +130%
Titre 3 : Cotisations sociales 38 337 286 960 38 337 286 960 0 0%
Titre 4 : Autres recettes 1 691 072 757 865 1 359 337 154 572 -331 735 603 293 -20%
TOTAL RECETTES 4 171 891 803 176 3 243 460 743 997 -928 431 059 179 -22%

 

Les recettes totales s’effondrent de 928,4 milliards FCFA. La chute des recettes fiscales (-25%) est la plus alarmante, révélant la fragilité de l’assiette fiscale. Seules les dons et legs progressent (+130%), signe préoccupant d’une dépendance accrue aux financements extérieurs.

2.2  Dépenses budgétaires : compression sélective

 

Titres et catégories LFI 2026 PLFR 2026 Écart valeur %
Titre 1. Charges financières de la dette 419 843 613 137 487 550 918 857 +67 707 305 720 +16%
Titre 2. Dépenses de personnel 959 710 096 452 958 579 604 563 -1 130 491 889 0%
Titre 3. Dépenses de biens et services 415 693 809 118 562 442 254 084 +146 748 444 966 +35%
Titre 4. Dépenses de transfert 429 929 806 621 428 168 837 522 -1 760 969 099 0%
Titre 5. Dépenses d’investissement 2 137 193 131 993 1 169 122 219 470 -968 070 912 523 -45%
Titre 6. Autres dépenses 78 920 664 439 63 920 664 439 -15 000 000 000 -19%
TOTAL 4 441 291 121 760 3 669 784 498 936 -771 506 622 824 -17%

L’effort d’ajustement porte massivement sur l’investissement public (-45%, soit -968 milliards FCFA).

En revanche :

 

👉 Les charges de la dette augmentent de 16% (contrainte incompressible)

👉 Les dépenses de biens et services augmentent de 35% (à surveiller)

👉 Les dépenses de personnel restent quasi stables (0%)

3.  Financement et trésorerie

Le tableau de financement révèle une mutation structurelle de la stratégie de financement de l’État.

  • Tirages sur prêts programmes : -96% (830 → 36 milliards FCFA) ;
  • Émissions de titres publics : +167% (480 → 1 282 milliards), dont 856 milliards sur le marché international ;
  • Financement bancaire : -65%

4.  Cohérence avec le projet de société du Président OLIGUI NGUEMA

Le projet de société « Ensemble Bâtissons l’édifice nouveau » repose sur six piliers stratégiques :

👉 diversification économique ;

👉 infrastructures ;

👉 éducation/santé/protection sociale ;

👉 eau et énergie ;

👉 numérique ;

👉 souveraineté nationale.

L’analyse budgétaire révèle toutefois des tensions importantes.

Pilier du projet de société              Lecture budgétaire

Diversification économique               Filières non-pétrolières en baisse (bois -36%,

caoutchouc -77%)

Investissements en infrastructures    Dépenses d’investissement -45% (-968 Mds FCFA)

Éducation, santé, social                    Dépenses de personnel stables, transferts quasi

stables

Eau et énergie                                 Non explicitement budgété à la hausse

Souveraineté économique                Rachat d’actifs stratégiques confirmé (Assala, Tullow) Transparence & gouvernance                                PLFR soumis au Conseil des ministres, aligné CEMAC

 

La vision du Président est de faire du Gabon « un pays maître de ses ressources, industrialisé et respecté sur la scène régionale », mais la contraction brutale de l’investissement public (-45%) entre en contradiction directe avec cet objectif transformationnel.

Le gouvernement devra compenser l’austérité budgétaire par des réformes structurelles accélérées et notamment en renforçant et en promouvant l’attractivité des investissements privés, les partenariats publics-privés ainsi que la montée en puissance des secteurs miniers et agricoles.

Ce PLFR est un budget de stabilisation politiquement courageux car il dit la vérité sur la situation financière du pays.

 

i.            Points positifs

  • Hypothèses macroéconomiques prudentes et honnêtes ;
  • Alignement sur les recommandations du Sommet CEMAC de Brazzaville ;
  • Réduction globale du déficit budgétaire (-17% de dépenses) ;
  • Maintien de la dynamique de rachat d’actifs stratégiques (souveraineté économique).

 

ii.             Points préoccupants

🗴    La chute de l’investissement public (-45%) ;

🗴    Le recours massif aux marchés internationaux de titres (+167%) ;

🗴    Les filières de diversification (bois, caoutchouc, huile de palme) sont en crise ;

🗴    L’effondrement des recettes fiscales (-25%).

 

Nous formulons, par conséquent, les recommandations suivantes :

👉 Accélérer   l’attractivité aux     investissements privés                   pour pallier            la                   compression          de l’investissement public ;

👉 Développer des partenariats publics-privés (PPP) sur les infrastructures prioritaires ;

👉 Renforcer l’administration fiscale pour élargir l’assiette et réduire la dépendance aux ressources naturelles ;

👉 Adopter une stratégie de couverture contre la volatilité des cours pétroliers.

 

Libreville, le 30 mai 2026

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