Litige foncier à Essassa/« On nous dépouille, on profane nos morts » : la SNI défie la parole d’Oligui Nguema
Par Jimmy Mandoukou
Ce 25 avril 2026, une femme s’avance, la voix étranglée par l’émotion, devant une foule silencieuse rassemblée derrière les quartiers Berthe et Jean d’Essassa. Elle lit la déclaration du collectif des habitants. Avant elle, c’est un homme qui porte le même message, la même détresse, avec les mêmes mots de respect infini pour le président de la République. Deux discours, une seule clameur : la Société nationale immobilière piétine les engagements sociaux du chef de l’État, et les familles d’Essassa assistent, impuissantes, à la mise à mort de leurs droits fonciers.
« Nous avons cru en votre parole. Nous y croyons encore. » L’homme qui lit la première adresse ne masque pas son amertume. Brice Clotaire Oligui Nguema avait promis une régularisation progressive, humaine, accessible. Une politique taillée pour les Gabonais modestes : 600 000 francs CFA pour les parcelles jusqu’à 2 000 m², 1 200 000 francs pour celles allant jusqu’à 4 999 m², et surtout l’assurance que « personne ne serait expulsé ». Sur ce socle de confiance, des milliers de pères et de mères ont recommencé à espérer.

une vue des populations de derrière Berthe et Jean
La parole officielle ne s’est pas arrêtée aux discours présidentiels. Le 27 janvier 2026, le directeur général de la SNI lui-même avait tracé un calendrier précis : la régularisation commencerait par les terrains bâtis, puis, dès le 1er avril, s’étendrait aux terrains nus et aux plantations. « C’était un engagement. C’était une parole donnée », martèle le collectif. Sauf qu’entre les réunions climatisées et la terre rouge d’Essassa, le fossé s’est creusé jusqu’à l’absurdité. Lorsque les habitants se rendent dans les bureaux de la société pour régulariser leur situation, « elles sont repoussées sans explication claire, elles sont mal accueillies, parfois avec mépris ». Pire, ceux qui obtiennent un semblant d’attention voient leurs terrains amputés sans concertation : un propriétaire de 2 000 m² se retrouve avec 500 m², un autre de 4 000 m² est réduit à 1 000 m². Un morcellement arbitraire qui vide la régularisation de son sens et jette les familles dans l’insécurité la plus totale.
Mais l’humiliation administrative n’est que la partie émergée de la machine. La déclaration du 25 avril, issue d’une assemblée générale tenue le 18 du même mois, dresse un tableau d’une violence crue : « profanation des tombes, destruction de sous-bassement, disparition de délimitations foncières, destruction de plantations et vergers, et, dans certains cas, d’habitations ». Avant même l’échéance du 1er avril, des bulldozers ont pénétré la zone pour raser des terrains non bâtis, sans notification préalable, sans procédure contradictoire, sans décision de justice, sans la moindre indemnisation. « Le titre foncier protège un droit, mais n’autorise pas la violation des droits d’autrui ni le recours à la force », assène la déclaration de la femme, dénonçant au passage une méconnaissance préoccupante du droit gabonais de l’environnement qui exige une cartographie participative et une concertation préalable. Ici, rien de tout cela : seulement la poussière des pelleteuses et le silence des autorités.
Les habitants ne contestent pas l’intérêt général. Ils ne s’opposent pas à l’urbanisation, qu’ils perçoivent même comme une chance d’améliorer leurs conditions de vie. Ce qu’ils refusent, c’est que cet intérêt général serve de prétexte pour les écraser alors que la SNI dispose par ailleurs, de son propre aveu, d’une réservation foncière. « Pourquoi ne pas mobiliser cette réserve pour les infrastructures publiques, au lieu de dépouiller des populations qui n’ont que ces terres pour vivre et transmettre à leurs enfants ? » La question, d’une logique accablante, reste suspendue au-dessus des gravats.
Pendant que les mots de la régularisation continuent de flotter, la SNI morcelle et commercialise les parcelles à des tiers sans aucune purge des droits existants. « Un terrain ne peut être valablement cédé sans purge des droits antérieurs », rappelle le collectif, dénonçant une opération de spoliation qui transforme la promesse de justice sociale en machine à fabriquer des exclus.
« Nous ne sommes pas des spéculateurs. Nous sommes des pères, des mères, des familles qui cherchent simplement à sécuriser un toit, à transmettre un héritage, à vivre dignement. » Dans la voix de l’homme qui a ouvert le ban de la contestation, c’est toute l’angoisse d’un peuple qui affleure. Le collectif demande une fois de plus l’arbitrage du président : suspendre immédiatement les destructions des parcelles non bâties, faire respecter les instructions pour les terrains bâtis et les débuts de construction, arrêter toute commercialisation et ouvrir un dialogue inclusif. À Essassa, on a le sentiment que la main tendue à l’État est saisie par la pelleteuse, et que la parole présidentielle, si elle n’est pas suivie d’actes immédiats, risque de n’être plus qu’un écho impuissant parmi les tombes profanées.



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