« Nous sommes responsables du terrorisme »: dixit le capitaine Ibrahim Traoré
Par Stive Roméo Makanga
Bien que la déclaration ait été faite en 2025, elle mérite néanmoins que l’on y accorde de l’attention. Alors que de nombreux discours politiques attribuent principalement la montée du terrorisme au Sahel aux ingérences étrangères et aux manœuvres géopolitiques des puissances occidentales, le président de la transition burkinabè, Ibrahim Traoré, a livré à l’année sus indiquée une analyse qui tranche avec les explications habituellement avancées.
Dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, le capitaine Traoré avait estimé que les sociétés africaines elles-mêmes portent une part importante de responsabilité dans l’émergence et l’expansion du phénomène terroriste. Pour lui, les racines de cette violence ne se trouvent pas uniquement à l’extérieur des frontières africaines, mais également dans les profondes fractures sociales, économiques et politiques qui traversent les États sahéliens.
« Souvent je me pose la question et on se demande d’où vient le terrorisme ? Pourquoi le terrorisme ? Nous avons contribué et quand je dis « nous », c’est la société qui a contribué, qui a fait que cette situation arrive », avait alors déclaré le chef de l’État burkinabè devant son assistance.
Appuyant son propos sur son expérience personnelle du terrain, Ibrahim Traoré avait rappelé avoir parcouru de nombreuses localités du Sahel plusieurs années avant l’explosion de la crise sécuritaire. Selon lui, les conditions de vie observées dans ces territoires rendaient presque inévitable l’apparition de tensions susceptibles d’être exploitées par les groupes armés.
« J’ai marché à travers une partie du Sahel (…) j’ai pris le soin de bien voir ce que c’est que le Sahel. Je ne suis pas sûr que vous l’ayez fait », avait-il affirmé avant de poursuivre : « On a vu comment les gens vivent là-bas. Et nous l’avons fait il y a dix ans de cela. Et c’était prévisible que cette situation arrive. »
Pour Ibrahim Traoré, cette situation n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de choix politiques qui ont progressivement marginalisé certaines populations au profit d’intérêts particuliers.
« Qu’avons-nous fait là-bas ? Qu’avons-nous construit là-bas ? Quel projet de développement avons-nous envoyé là-bas ? Est-ce qu’on s’occupe de leurs vies ? Qu’avons-nous fait de sérieux dans ces zones ? C’est la question qu’il faut se poser », avait-il lancé.
Le dirigeant burkinabè considérait que le terrorisme prospère précisément dans ces espaces où l’État est absent ou insuffisamment présent. Lorsque les populations ne bénéficient ni de routes, ni d’écoles, ni de centres de santé, ni de perspectives économiques, elles deviennent particulièrement vulnérables.
Selon lui, les jeunes qui rejoignent les organisations terroristes sont souvent le produit d’un profond sentiment d’abandon et d’exclusion sociale. Le manque d’emplois, l’absence de perspectives et la pauvreté chronique créent un terrain favorable à l’extrémisme.
« Les jeunes n’ont rien à faire. On a des terres cultivables, on a de l’eau. Comment ne pas vouloir faire quelque chose pour eux ? », s’était-il interrogé.
Ibrahim Traoré pointait également du doigt l’incapacité des gouvernants à assurer une présence effective de l’État sur l’ensemble du territoire.
« C’est nous qui avons créé cette situation : la gouvernance, et il faut qu’on se dise cette vérité. Nous avons tout fait pour abandonner certains peuples à cause de nos intérêts égoïstes », avait-il affirmé.
Pour le capitaine Traoré, le véritable problème n’est pas la pauvreté des pays africains, mais la manière dont leurs ressources sont administrées et redistribuées.
« Nous avons toujours le slogan que c’est un pays pauvre. Le pays n’est pas pauvre. C’est parce que nous sommes méchants entre nous », avait-il déclaré.
Pour le dirigeant burkinabè, la mauvaise gouvernance constitue l’une des principales causes de la dégradation sécuritaire observée dans la région. Il estimait que les choix politiques opérés pendant plusieurs décennies ont favorisé l’exclusion de certaines populations, en créant un terreau propice au recrutement par les organisations terroristes.
« C’est nous qui avons créé cette situation : la gouvernance, et il faut qu’on se dise cette vérité. Nous avons tout fait pour abandonner certains peuples à cause de nos intérêts égoïstes », avait-il alors soutenu.
À travers cette prise de position, Ibrahim Traoré mettait en exergue plusieurs facteurs qu’il considère comme déterminants dans la montée du terrorisme : l’injustice sociale, les inégalités territoriales, l’absence de services publics dans certaines régions, la pauvreté persistante, le sentiment d’abandon des populations rurales et la marginalisation de communautés entières.
Selon cette lecture, de nombreux jeunes rejoignent les groupes armés moins par adhésion idéologique que par désespoir social, faute de perspectives économiques et d’attention de la part des pouvoirs publics. Le terrorisme apparaît alors comme la conséquence d’un échec collectif de gouvernance plutôt que comme un phénomène exclusivement importé de l’extérieur.
Cette analyse, qui rompt avec certains récits dominants, invite à considérer la lutte contre le terrorisme sous un angle plus large. Au-delà de la réponse militaire, elle souligne la nécessité d’agir sur les causes profondes de l’instabilité en renforçant la justice sociale, l’inclusion politique et le développement des territoires longtemps laissés en marge des politiques publiques.
Par cette déclaration, le capitaine Ibrahim Traoré rappelle ainsi qu’aucune victoire durable contre le terrorisme ne saurait être obtenue sans une remise en question des mécanismes de gouvernance ayant contribué à creuser les fractures dont se nourrissent les groupes extrémistes.



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