PRAGMATISME POLITIQUE : MICHEL RÉGIS ONANGA M. NDIAYE FACE AU PIÈGE DES THÉORIES SANS LENDEMAIN
« Nous devons construire notre pays au regard du pragmatisme du Chef de l’État. Laissons la théorie des universités. » Prononcée dans le cadre de l’examen du premier projet de loi de règlement de l’exercice 2025, cette déclaration du président de l’Assemblée nationale, Michel Régis Onanga M. Ndiaye, a suscité des interprétations qui méritent d’être dépassées. Loin de devoir être réduite à une supposée remise en cause du monde universitaire, elle pose une question fondamentale pour l’avenir du Gabon : à quoi servent les idées, les expertises et les stratégies de développement si elles ne se traduisent pas en avancées concrètes pour les populations ?
AU-DELÀ DE LA POLÉMIQUE, L’EXIGENCE DU CONCRET
Il est des déclarations politiques dont la portée dépasse les mots qui les composent. Celle de Michel Régis Onanga M. Ndiaye, rapportée par le quotidien L’Union dans son édition du vendredi 9 octobre 2026, appartient à cette catégorie. Prononcée à l’occasion des auditions des membres du gouvernement chargés notamment de l’Économie, de la Planification, des Travaux publics et de la Défense nationale, représentée par le ministre de l’Intérieur, elle intervient dans un contexte institutionnel où l’évaluation de l’exécution budgétaire invite à confronter les engagements publics aux réalisations effectives.
Faut-il y voir une déclaration de défiance envers les universités ? Une telle lecture, si elle peut être nourrie par la formulation employée, risque de détourner l’attention de la question essentielle soulevée par le président de la Chambre basse : le Gabon peut-il durablement se satisfaire de stratégies ambitieuses si leurs effets restent insuffisamment perceptibles dans la vie quotidienne de ses citoyens ?
La question mérite d’être posée sans détour. Depuis des années, les politiques de développement s’accompagnent de diagnostics, de plans, de projections et de programmes dont la pertinence doit, en définitive, se mesurer à leur capacité à transformer la réalité nationale. Or, entre l’annonce d’un projet et sa concrétisation, entre la présentation d’une stratégie et ses effets sur le terrain, le chemin reste parfois long.
Pendant que les institutions élaborent des orientations, les populations attendent des routes praticables, des infrastructures fonctionnelles, des emplois durables, des services publics accessibles et de meilleures perspectives pour leurs enfants. Ces attentes constituent le véritable baromètre de l’action publique. Elles rappellent que le développement ne peut se réduire à une accumulation de documents de référence, aussi élaborés soient-ils.
C’est précisément dans cette perspective que la déclaration du président de l’Assemblée nationale trouve son sens : la réflexion n’acquiert toute sa portée que lorsqu’elle contribue à éclairer une décision, à orienter une action et à produire des résultats vérifiables.
LE PRAGMATISME COMME BOUSSOLE DE L’ACTION PUBLIQUE
En évoquant le pragmatisme du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, Michel Régis Onanga M. Ndiaye met en avant une conception de la gouvernance fondée sur la nécessité de passer des intentions aux réalisations. Il s’agit de rappeler qu’une ambition politique, pour produire ses effets, doit se traduire en décisions exécutées, en projets achevés et en améliorations tangibles des conditions de vie.
Le pragmatisme, dans cette acception, ne signifie ni agir sans réfléchir ni décider sans méthode. Il consiste plutôt à partir des réalités, à hiérarchiser les urgences, à tenir compte des ressources disponibles et à rechercher des solutions adaptées aux besoins prioritaires du pays.
Cette approche appelle également une exigence de responsabilité. Une politique publique doit pouvoir être évaluée à partir de critères concrets : les objectifs annoncés ont-ils été atteints ? Les crédits mobilisés ont-ils été utilisés conformément à leur destination ? Les délais ont-ils été respectés ? Les infrastructures livrées sont-elles opérationnelles ? Les bénéfices attendus pour les citoyens sont-ils effectivement au rendez-vous ?
Ces interrogations sont particulièrement pertinentes dans le cadre de l’examen d’un projet de loi de règlement, exercice qui permet notamment d’apprécier l’exécution des autorisations budgétaires et de confronter les prévisions aux résultats financiers constatés.
Dans ces conditions, le pragmatisme revendiqué par le président de l’Assemblée nationale peut être compris comme une invitation à renforcer la culture de l’évaluation et de la redevabilité. Il ne suffit plus d’annoncer des investissements ou de présenter des ambitions : il faut également rendre compte de leur exécution et de leur utilité collective.
La crédibilité de l’action publique se construit autant dans la réalisation des engagements que dans la capacité des institutions à en démontrer les effets. C’est à cette aune que les politiques gouvernementales doivent être examinées, sans complaisance, mais également sans préjugé.
UNIVERSITÉS ET POUVOIR : UNE COMPLÉMENTARITÉ À PRÉSERVER
Défendre la portée du propos de Michel Régis Onanga M. Ndiaye ne revient pas à considérer la pensée universitaire comme inutile. Une telle conclusion serait réductrice, tant les universités contribuent à la formation des compétences, à la production des connaissances, à l’innovation et à l’analyse des grands défis nationaux.
Aucun pays ne peut prétendre construire durablement son avenir en se privant de ses chercheurs, de ses enseignants, de ses ingénieurs, de ses économistes ou de ses spécialistes des politiques publiques. Le savoir constitue une ressource stratégique, notamment pour un Gabon appelé à diversifier son économie, à améliorer ses infrastructures, à moderniser son administration et à répondre aux aspirations de sa jeunesse.
Cependant, la question de l’utilité sociale des connaissances demeure légitime. Les travaux universitaires doivent pouvoir nourrir les décisions publiques, éclairer les choix budgétaires, anticiper les difficultés et proposer des solutions compatibles avec les réalités économiques et institutionnelles du pays.
De la même manière, les responsables politiques ont intérêt à s’appuyer sur les compétences scientifiques et techniques disponibles afin de limiter les erreurs de conception, d’améliorer la qualité des projets et d’évaluer les conséquences de leurs décisions.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre la théorie et la pratique, mais d’organiser leur complémentarité. La connaissance éclaire l’action ; l’action met les idées à l’épreuve des réalités ; l’évaluation permet ensuite de mesurer les résultats et de corriger les insuffisances.
Dans cette perspective, la formule employée par le président de l’Assemblée nationale peut être interprétée comme une interpellation adressée à l’ensemble des acteurs du développement national : les connaissances produites, les stratégies élaborées et les ambitions formulées doivent pouvoir trouver leur traduction dans des politiques effectivement mises en œuvre.
Cette lecture n’efface pas la nécessité d’une formulation attentive, susceptible d’éviter toute confusion sur la place des universités dans la construction nationale. Elle permet néanmoins de recentrer le débat sur son enjeu principal : comment faire en sorte que l’intelligence collective du Gabon contribue davantage à résoudre les problèmes concrets des Gabonais ?
LE GABON À L’ÉPREUVE DE LA CULTURE DU RÉSULTAT
Au-delà de cette controverse, la déclaration de Michel Régis Onanga M. Ndiaye renvoie à un défi plus large : celui de la transformation des pratiques de gouvernance. Le pays a besoin d’une action publique dont l’efficacité puisse être appréciée à travers des réalisations identifiables, des délais maîtrisés et des résultats mesurables.
Cela suppose une évolution des habitudes administratives et institutionnelles. Les projets doivent être conçus avec rigueur, les ressources affectées avec discernement, les responsabilités clairement établies et les résultats régulièrement évalués. Les difficultés rencontrées doivent également être documentées afin de permettre des corrections plutôt que de se perdre dans des justifications répétitives.
Sur le terrain, la différence entre une ambition et une réalisation se mesure sans difficulté. Une route doit être praticable, un établissement scolaire doit disposer des conditions nécessaires à l’apprentissage, une structure sanitaire doit pouvoir offrir des services adaptés et un programme d’insertion doit ouvrir des perspectives crédibles à ses bénéficiaires.
La culture du résultat ne consiste donc pas à privilégier les réalisations visibles au détriment de la réflexion. Elle exige, au contraire, que les projets soient suffisamment bien préparés pour pouvoir être exécutés, entretenus et évalués. Le pragmatisme véritable ne se confond ni avec la précipitation ni avec l’improvisation : il suppose des choix éclairés, une gestion rigoureuse et une capacité à adapter les décisions aux réalités du terrain.
C’est pourquoi le débat engagé autour des propos du président de l’Assemblée nationale gagnerait à dépasser les oppositions de principe. Plutôt que de s’enfermer dans une querelle entre universitaires et responsables politiques, il serait plus constructif d’interroger les mécanismes qui permettraient de mieux mobiliser l’expertise nationale au service des priorités du pays.
Les institutions, les administrations, les universités et les acteurs économiques ont, chacun à leur niveau, une responsabilité dans cette dynamique. Le développement national ne peut être l’œuvre d’un seul secteur, pas plus qu’il ne saurait reposer exclusivement sur des discours politiques ou des modèles théoriques.
MOINS DE PROMESSES, PLUS DE RÉSULTATS : LE SENS D’UNE INTERPELLATION
En sa qualité de président de l’Assemblée nationale, Michel Régis Onanga M. Ndiaye intervient dans un espace institutionnel où le contrôle de l’action publique, l’examen des choix budgétaires et la responsabilité des gouvernants occupent une place essentielle. Dans ce contexte, appeler au pragmatisme revient à rappeler que les politiques publiques doivent être appréciées à partir de leur exécution et de leurs effets sur la collectivité.
Sa déclaration mérite donc d’être examinée à la lumière de cette exigence, plutôt que d’être enfermée dans une opposition systématique entre le pouvoir politique et le monde universitaire. Si les mots employés peuvent susciter des interrogations sur la place accordée à la recherche et à l’expertise, ils ouvrent également un débat nécessaire sur la capacité des élites à convertir leurs connaissances et leurs ambitions en solutions concrètes.
Le Gabon n’a pas à choisir entre l’intelligence de ses universités et le pragmatisme de ses dirigeants. Il doit plutôt créer les conditions d’une collaboration plus étroite entre les producteurs de savoir, les décideurs publics, les techniciens et les citoyens. C’est dans cette articulation que peuvent émerger des politiques mieux conçues, mieux exécutées et plus attentives aux besoins réels de la population.
Au bout du compte, les citoyens jugent l’action publique à partir de ce qu’ils vivent : la qualité des services auxquels ils accèdent, les possibilités d’emploi qui s’offrent à eux, l’état des infrastructures et les perspectives qu’ils peuvent envisager pour leurs familles.
Le débat soulevé par Michel Régis Onanga M. Ndiaye ramène ainsi la responsabilité publique à une interrogation fondamentale : que reste-t-il des ambitions nationales lorsque les résultats attendus ne se matérialisent pas ?
La réponse ne réside ni dans le rejet de la théorie ni dans la glorification systématique de l’action. Elle exige une démarche plus équilibrée, où la réflexion prépare les décisions, où les décisions se traduisent en réalisations et où les résultats font l’objet d’une évaluation transparente.
Car le pragmatisme privé de réflexion risque l’improvisation, tandis que la théorie dépourvue d’application risque l’immobilisme. Pour le Gabon, l’enjeu est de faire converger les deux afin que les ambitions nationales cessent d’être de simples promesses et deviennent des progrès concrets pour les populations.



Laisser un commentaire