Sahel : le journaliste Abdoul Niang pointe le rôle des pétromonarchies du Golfe dans le terrorisme
Par Stive Roméo Makanga
Journaliste et chroniqueur malien, connu pour son travail à Radio Dambé puis à Émergence FM, Abdoul Niang s’est forgé une réputation de franc-parler sur les questions de société et les enjeux politiques nationaux. En mai dernier, dans un entretien accordé à AES Tv, celui qui n’a jamais ménagé ses critiques envers la politique française au Sahel a livré une lecture différente des origines du terrorisme qui endeuille la région depuis plus d’une décennie.
Pour Abdoul Niang, en effet, le terreau du terrorisme sahélien ne se trouve pas d’abord du côté des puissances occidentales, mais dans l’islamisme radical entretenu et financé de longue date par certaines pétromonarchies du Golfe, à savoir l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Koweït ou encore les Émirats Arabes Unis. Selon lui, ce sont ces capitaux et cette idéologie, diffusés depuis des décennies, qui auraient nourri les filières de radicalisation aujourd’hui à l’œuvre au Sahel. Il va plus loin en affirmant que plusieurs chefs terroristes actifs dans la région se seraient radicalisés au retour de séjours d’études effectués en Arabie Saoudite.
« Partout où l’on trouve une organisation terroriste, explique-t-il, on retrouve derrière une idéologie salafiste », estimant que ce courant, financé et diffusé par Riyad, constitue selon lui le socle commun de la plupart des mouvances djihadistes dans le monde. Il affirme avoir alerté les autorités et l’opinion malienne sur ce phénomène depuis plusieurs années, une position qui lui aurait valu, dit-il, d’être combattu par l’État et même condamné à une peine de prison, en dépit des éléments dont il affirme disposer. Il résume la situation par un mot : le déni.
« Partout ou vous verrez une organisation terroriste, cela signifie qu’il y a une idéologie salafiste derrière. Toutes les organisations terroristes du monde sont fondées sur l’idéologie salafiste, financée et diffusée dans le monde par l’Arabie Saoudite. Au Mali, nous avons suivi le même processus et cela fait des années que je l’explique aux autorités et au peuple du Mali. Cela m’a valu d’être combattu par l’Etat et même une peine d’emprisonnement et ce malgré les preuves matérielles dont je disposais. Nous sommes dans le déni » considère-t-il.
Un ancrage historique, selon le journaliste
Solide sur sa thèse, Abdoul Niang situe les racines de cette influence bien avant les indépendances africaines. D’après lui, l’Arabie Saoudite aurait tenté dès cette époque des infiltrations religieuses au Mali, à l’origine, selon ses propos, des premiers conflits confessionnels dans le pays. C’est dans ce contexte, explique-t-il, que le premier président malien Modibo Keïta aurait fait le choix de la laïcité, en opposition frontale à cette nouvelle lecture de l’islam qu’il jugeait étrangère aux pratiques religieuses maliennes traditionnelles. Un choix qui, selon le journaliste, vaut aujourd’hui encore à Modibo Keïta d’être considéré comme un « mécréant » par les tenants du courant saoudien, alors même qu’il était un musulman pratiquant.
« Bien avant les indépendances, l’Arabie Saoudite a tenté certaines infiltrations dans notre pays. Cela a occasionné des conflits confessionnels au Mali pour la première fois. Et donc les premiers dirigeants du Mali, Modibo Keita se sont inspirés de ces événements tragiques. C’est pourquoi le Mali a opté pour la laïcité. Modibo Keita s’est ouvertement opposé à une nouvelle version de l’Islam dans notre pays. C’est pourquoi tous ceux qui se réclament du courant saoudien considèrent Modibo Keita comme un mécréant bien qu’il soit un musulman pratiquant » avait-il confié lors d’une de ses sorties sur les réseaux sociaux.
Il faut dire que l’analyse d’Abdoul Niang s’inscrit dans un débat plus large sur les responsabilités dans la crise sécuritaire sahélienne. Alors que le rôle de la France et, plus largement, des puissances occidentales fait l’objet de critiques récurrentes dans l’opinion publique sahélienne, le journaliste malien invite à regarder ailleurs : ce sont, selon lui, les pétromonarchies du Golfe qui auraient joué, par leur soutien financier et idéologique au salafisme, un rôle déterminant dans l’essor du terrorisme régional : un rôle qu’il juge largement sous-estimé, voire occulté, dans le débat public.
De plus, il faut clairement dire que les déclarations d’Abdoul Niang rejoignent un débat académique ancien sur la diffusion internationale de certaines doctrines rigoristes de l’islam. Depuis plusieurs décennies, de nombreux chercheurs, rapports parlementaires et travaux universitaires ont documenté le financement de mosquées, d’écoles coraniques, d’associations religieuses et de centres de formation par des fondations ou des organismes originaires de certains États du Golfe.
Dans ce contexte, les propos du journaliste malien ont le mérite de relancer une interrogation rarement abordée dans le débat public africain : celle des circuits de financement de l’influence religieuse et de leurs éventuelles conséquences géopolitiques à long terme. Ils invitent également à s’interroger sur les stratégies de prévention de la radicalisation dans les pays sahéliens, où les réponses exclusivement militaires peinent, depuis plus de dix ans, à enrayer durablement la progression des groupes djihadistes. Que l’on partage ou non son analyse, Abdoul Niang défend une conviction constante : selon lui, la compréhension du terrorisme au Sahel exige de remonter aux sources idéologiques qui ont précédé l’apparition des groupes armés, plutôt que de se limiter à l’étude de leurs seules manifestations militaires.



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